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Que vaut le nouveau « Rocky 4 » au cinéma ?

Que vaut le nouveau « Rocky 4 » au cinéma ?

Cela aura donc pris le temps que ça aura pris, mais la version director’s cut de Rocky IV a fini par sortir en France.

Qu’importe s’il s’agit d’une sortie limitée à quelques salles ou si le film a été commercialisé en VOD à la mi-novembre aux États-Unis, ne boudons pas notre plaisir : c’est l’occasion de chroniquer une fois de plus (après cette chronique, cette chronique et cette chronique) une œuvre résolument majeure.

Car oui, Rocky IV a beau être ni de près ou de loin un bon film, il tient depuis 1985 une place bien à lui au panthéon de la culture pop.

Pour rappel, Rocky IV, c’est l’histoire d’un colosse venu du froid dont on ne sait rien ou presque, Ivan Drago (Dolph Lundgren), qui débarque sur les terres de l’Oncle Sam pour en découdre avec les boxeurs du monde libre. Chemin faisant, il fauche Apollo Creed (Carl Weathers), l’ancien-ennemi-devenu-ami de Rocky Balboa. Vexé, ce dernier s’envole alors pour Moscou pour lui coller la dérouillée qu’il mérite le jour de Noël.

Outre le fait que ce quatrième volet des aventures de l’Étalon Italien soit, et de loin, le plus rentable de la série, son esthétique aussi criarde que baroque couplée à son idéologie au bulldozer en font le parfait témoignage de ce qu’a pu être la démesure des années 80.

Que Dieu bénisse l’Amérique

Rocky IV c’était un Sylvester Stallone au sommet de sa gloire (comprendre : complètement imbu de sa célébrité), qui, quelques mois après être allé regagner la guerre du Viêt Nam à lui tout seul dans Rambo 2 : La Mission, s’en était allé mettre fin à la Guerre froide à coup de montages en Lamborghini et sous la neige (29 minutes de montage sur 91 !).

Comme avec John Rambo, les plus chagrins ont beau avoir regretté la trahison de l’esprit du personnage, le Rocky prolo et tocard des débuts se transformant en héraut benoît de l’American way of life, il fallait bien ça pour mettre à bas une URSS à l’époque fantasmée comme toute-puissante.

De la première image qui voyait un gant de boxe aux couleurs de la bannière étoilée faire exploser un gant de boxe aux couleurs soviétiques (hein ?), au discours de fin qui mettait en scène Rocky débiter un charabia pacifiste applaudi par les apparatchiks du Parti unique, Rocky IV se confondait avec un gigantesque clip de propagande que l’on aurait cru directement commandé par l’administration Reagan.

Soft power pas très soft mis à part, Rocky IV c’était aussi l’archétype de l’actionner bourrin et débile prenant pour prétexte la sempiternelle vengeance du meilleur pote mort pour dérouler deux lignes de scénario où rien n’avait de sens – y compris sur le ring.

Tout cela sans oublier une réalisation on ne peut plus caricaturale d’un Sly Stallone qui à trop binger Miami Vice s’était convaincu qu’il pouvait faire pareil, le talent de Michael Mann en moins.

Bref, Rocky IV avait tous les défauts de la Terre… à ceci près qu’il remplissait à merveille son objectif premier : divertir. Que vous regardiez le film de A à Z ou que vous matiez des extraits en coup de vent, tout y était fun, excessif, iconique.

Rocky IV c’est depuis 40 ans zéro complexe sur la balance et un parfum de culte qui ne se dément pas.

Rocky 4.5

Il n’empêche qu’en août 2020, en plein premier confinement, Sylvester Stallone annonce sur ses réseaux vouloir remonter le film à l’occasion de son trente-cinquième anniversaire.

Tiraillé depuis toujours entre ses ambitions artistiques et les dollars du box-office (la saga Rocky en est l’illustration parfaite), il souhaite proposer, non pas simplement quelques scènes inédites çà et là, mais une mouture beaucoup plus personnelle.

Ou comme il l’a déclaré il y a quelques semaines : « Si vous pouviez revenir en arrière et remonter votre film, je vous garantis que vous l’approcheriez avec plus de sensibilité, de sagesse et de confiance. À l’époque, je ne croyais pas en moi en tant que cinéaste, contrairement à aujourd’hui. »

Une bonne année à triturer les bobines et quantité de reports plus tard, Rocky IV devient ainsi Rocky IV : Rocky vs. Drago.

Un changement de titre tout sauf anodin.

En effet, si la durée du film reste sensiblement la même (93 minutes contre 91 précédemment), ce ne sont pas moins de 38 minutes d’images nouvelles qui sont incorporées, modifiant là en profondeur la physionomie de la version originelle.

Désireux de recentrer le scénario sur le décès d’Apollo Creed, Stallone débute ainsi le film sur de longs extraits de Rocky III mettant en lumière l’amitié entre les deux hommes, tandis que le combat contre Drago (qui récupère au passage quelques lignes de dialogue supplémentaires) tient dorénavant plus de la tragédie que de l’exécution sommaire.

Dans ce même registre de l’émotion, Adrian et Duke, l’entraîneur d’Apollo, ont gagné en temps de jeu, ce qui est plutôt une très bonne chose vu le talent de leurs interprètes – Talia Shire met en garde Apollo contre son hubris, Tony Burton se fend d’un discours particulièrement émouvant lors des funérailles de son ancien poulain.

Burt Young (Paulie) et Brigitte Nielsen (Ludmilla Vobet Drago) sont eux en revanche les grands perdants de cette nouvelle version. Le premier pâtit de la disparition de SICO le robot qui parle, la seconde fait vraisemblablement les frais de la rancune de Stallone (les deux étaient amants lors du tournage, avant de se séparer avec pertes et fracas).

Autre changement de taille : le combat final entre Rocky et Drago qui auparavant était étonnamment expédié en quelques minutes, bénéfice ici d’un développement à la mesure de l’enjeu.

Enfin, l’anticommunisme primaire* de Rocky IV est considérablement allégé, le sportif prenant largement le pas sur le politique (la tristement célèbre tirade « si-vous-avez-changé-et-que-j’ai-changé-et-ben-tout-le-monde-peut-changer » est en partie coupée, Apollo passe moins pour un trouduc’ impérialiste, les accusations de dopage sont à peine effleurées…).

Bon attention, les training montages sur No Easy Way Out de Robert Tepper et Burning Heart des Survivors n’ont absolument pas disparu, quand bien même leur déroulement n’est pas 100% identique.

* Un anticommunisme tellement primaire qu’il virait à l’anticapitalisme, mais c’est un autre sujet.

Du dilemme, c’est bien parce que c’est nul

Désireux de lorgner du côté de Rocky I (en vrai le seul bon film de la saga), Stallone a donc astreint ce quatrième opus à une cure de sobriété.

L’intention est louable, malheureusement, la sauce ne prend jamais vraiment.

La faute à Stallone, qui, avouons-le, est tout sauf un bon réalisateur et dont les maladresses se font encore plus flagrantes quand il se prend au sérieux (plans qui ne servent à rien, scènes de foule cheap car filmées sans envergure, mouvements de caméra suspects…).

La faute à ces scènes rajoutées avec Adrian ou avec son fils censées humaniser l’arc narratif qui sans être fondamentalement mauvaises sont confuses – d’où le Rocky peut-il ignorer à ce point les suppliques de sa femme ? D’où la seule chose qui importe dans la vie c’est de faire ce qu’on veut ?

La faute, aussi et surtout, au fait que le charme de Rocky IV reposait justement au fait qu’il ne s’encombrait d’aucune retenue, là où Rocky vs. Drago joue la carte de l’apaisement.

De la même façon qu’une recut art & essai d’un Fast & Furious n’aurait pas grand sens, quel est l’intérêt d’un Rocky IV sans un Drago en homo sovieticus dénué d’âme ? Sans un Paulie passant à deux doigts de déclencher un incident diplomatique à lui tout seul ? Sans des bruitages de coups poings qui sonnent comme des mortiers ? Sans un sosie de Mikhaïl Gorbatchev qui lance une ola ?

Alors certes, Rocky vs. Drago est objectivement un meilleur film, mais là n’est pas la question.

Comme Rocky sur le ring, au-delà de la technique, ce qui compte avant tout ce sont le cœur et les tripes. Et de ce point de vue, le vrai Rocky IV reste et restera celui sorti en 1985.

R.E.P Apollo.

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