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« Panthéon » : quand Booba s’est assis sur le toit du rap français

Panthéon : quand Booba s’est assis sur le toit du rap français

C’était le 11 mai 2004, il y a 18 ans…

Succéder à Mauvais Œil et Temps Mort, la tâche n’était pas aisée. Au centre de tous les regards deux ans durant, Booba, 28 printemps, faisait en sus l’actualité pour quantité d’autres choses que sa musique.

Clash, incarcération, rupture de contrat, signature en major… avant même l’annonce de son second album, l’excitation était à son comble dans le petit monde du rap français, et ce d’autant plus qu’une aura de mystère entourait encore et toujours sa personne.

Loin de faire profil bas, comme décomplexé par le succès, le futur exilé à Miami revenait alors aux affaires avec une arrogance que l’on ne lui connaissait pas, à l’image de ce choix d’intituler ce nouvel essai du nom du bâtiment honorant les figures les plus illustres de l’Histoire de France.

A-t-il été à la hauteur du défi ? La banlieue lui doit-elle reconnaissance ? Réponse en décortiquant les 53 minutes de musique que dure Panthéon.

1. Tallac

L’intro qui met tout le rap français d’accord depuis 18 ans.

Le shit, la coke, les dollars, les chattes, les MC en stage, le bled… les hostilités viennent tout juste de commencer que déjà la pression se fait maximale.

Sous une avalanche de références, le texte alterne entre réalité crue et fiction à peine exagérée (de « pisser sur les shmits du balcon » aux « piranhas dans le bocal ») sans que la frontière soit clairement définie, tout ça pour se terminer sur un extrait de dessin animé qui répond sans répondre à un MC Jean Gab’1 pris à son propre jeu.

Impressionnant de maîtrise.

2. Le mal par le mal

Tout comme « débarquer chez Eddie Barclay », enchaîner avec un égotrip sous accordéon, il fallait oser.

Les deux évènements ne sont toutefois pas complètement étrangers, la plus grande diversité d’instrumentales de Panthéon par rapport à ses précédents travaux procédant très certainement de la décision de Booba de s’éloigner des rigoristes 45 Scientific.

Oh, et sinon le pont reprend Nessbeal sur Tout C’qu’on Connaît (« Pas-Pas le droit à l’erreur, Verbal Brolik dans les chro… »).

3. Commis d’office (featuring Mala)

Arrivée en grandes pompes du shab Mazalaza qui s’en donne à cœur joie avec des couplets à la limite du compréhensible qui se fondent à merveille à la prod’ dégingandée de Kore & Scalp.

Pas en reste, l’ami Kopp s’amuse à détourner les fleurons nationaux La Haine (« L’important c’est pas la chute, mais les thunes qu’il y a au final ») et Renaud (« C’est pas la mer qui prend l’Homme, c’est Christophe Colomb »), non sans glisser une pique à la mère-patrie pour cause de complicité supposée avec la Traite négrière (« Que Marianne me suce la b*te qu’elle ne me fasse pas la bise kho »).

Un peu confus sur le fond, parfaitement efficace dans la forme.

4. N°10

Morceau blockbuster s’il en est, le lead single de Panthéon se distingue dès ses premières notes par sa grandiloquence à une époque où le rap français se la jouait trop souvent riquiqui.

Quand bien même le maître des lieux proclame « imprimer ses rimes au bulldozer », il ne tombe cependant pas dans le piège d’en faire des caisses, enquillant les images et punchlines sans le moindre effort apparent.

Pour qui aime les synthétiseurs surchargés d’effets, encore aujourd’hui un monument.

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5. Hors-saison

L’une des évolutions majeures entre Temps mort et Panthéon tient dans le flow. Sans être foncièrement différent, il se fait par endroits beaucoup plus fluide, là où auparavant il pouvait lui arriver de forcer un peu artificiellement.

La plume de Booba étant intimement liée à son débit, l’un ne va ainsi pas sans modifier l’autre.

Illustration avec ce petit bijou d’écriture qui glisse tout seul qui « laisse des traces de sperme de toutes les ethnies dans l’œsophage ».

6. R.A.P. (featuring Sir Doum’s)

Après un début d’album absolument tonitruant, le premier creux avec ce morceau vaguement concept qui décline tout du long le sigle R.A.P. (« Régime Au Pilon », « R1, putain d’Audi A8 et Porsche », « Rimes Anti Putes », « Requin, Air Force One ou Prada »…).

Au mieux, gentillet à la première écoute.

7. Baby (featuring Nessbeal)

Le morceau qui a mis le feu aux poudres.

Aussi crades qu’explicites, B20 et NE2S s’en donnent à cœur joie pour singer la misogynie des cainris (« Karima Karima kiffe les Baccara », « Chérie, ni pute ni soumise, chipote pas quand j’te tripote »…).

Dans un rap français qui, à de rares exceptions (TSN, Doc Gynéco, Ma Benz…), s’est toujours montré extrêmement pudibond sur le sujet, ce « son interdit pour les ados » marque un avant et un après.

Pas dit que ce soit pour le meilleur, même si franchement à l’époque c’était bien golri.

8. La faucheuse

Pas encore assis sur le trône mais déjà à mille lieux du emcee moyen, Booba est ici tellement occupé à étriper la concurrence à un contre tous qu’il en oublie de marquer une coupure au refrain.

Un morceau hyper efficace donc, à ceci près qu’il aurait mérité des lyrics un peu moins « moyenâgeux ». Emporté par sa fougue, notre « petite vedette anti-deps » (dixit Repose en paix) sombre en effet à nouveau dans l’homophobie au ras des pâquerettes via la ligne « Ma réalité tue, la fuir pue l’homosexualité ».

Et non, Matthieu Delormeau ou pas Matthieu Delormeau, le coup de la métaphore ça ne marche pas.

9. Mon son

Drôle d’idée que de sampler à la truelle l’archi grillé Hold The Line des rockeurs FM de Toto.

Également un peu trop évident dans le thème (l’éternelle personnification de l’œuvre par l’artiste), pour peu que l’on regarde le verre à moitié plein, Mon son a néanmoins le mérite d’élargir l’univers musical de l’album – et accessoirement d’irriter les gardiens du temple.

PS : Christine Arron à jamais dans les cœurs.

10. Alter Ego (featuring Wayne Wonder)

Dans la grande tradition des collaborations entre rappeurs français et gros noms de la scène internationale qui font pschitt, cette incursion en terres dancehall manque clairement d’âme.

Bien que vendue comme une connexion véritable, elle superpose les partitions de l’ex-Lunatic et de l’auteur de l’ensoleillé No Letting Go sans que rien ne se dégage.

Un pétard mouillé qui sera malheureusement suivi de beaucoup d’autres dans les années à venir (Caesar Palace avec Puff Daddy, 1.8.7. avec Rick Ross, C’est la vie avec 2 Chainz, Bellucci avec Future…).

11. Pazalaza pour sazamuser (featuring Bram’s & Issaka)

Faire croquer ses potes, l’intention est toujours louable. Encore faut-il s’assurer qu’ils ne viennent pas plomber les débats Cf. Ces deux minutes 45 un peu longuettes, pour ne pas dire dispensables.

R.E.P. Brazamizi.

12. Bâtiment C

Ouf ! Après un sérieux passage à vide, l’Ourson reprend du poil de la bête dans les derniers mètres avec cette plongée fielleuse en milieu carcéral.

Loin d’en avoir fini de « niquer sa m*re à la réinsertion », il s’en prend à toute la chaîne de commandement (« procureurs, juges et flics »), lui, qui après en avoir écopé de 18 mois pour un taxi basket en 1996, a manqué d’y retourner pour de bon suite à une fusillade sur le parking d’une boîte de nuit d’Aubervilliers en avril 2002.

Bâtiment C est d’ailleurs tellement énervé que plusieurs passages ont été bipés.

Bref, on n’est pas dans la posture.

13. Avant de partir (featuring Léya Masry)

Une outro aux faux-airs de Destinée 2 qui lève le pied sur le déferlement de haine et le matérialisme qui a prédominé jusque-là pour se faire fataliste.

Plus désabusée qu’apaisante, cette dernière piste en révèle peut-être d’avantage sur Elie Yaffa qu’elle ne le laisse paraître.

« Panthéon », l’album préféré de Booba de beaucoup

Vilipendé à sa sortie par les fans de la première heure pour ne pas être une copie conforme de Temps Mort, Panthéon est paradoxalement l’opus qui a révélé le Boulonnais à toute une frange du public qui ne le connaissait alors que de loin (200 000 exemplaires vendus sur la première année d’exploitation).

La pouvoir de la nostalgie aidant, cette génération en a depuis fait son disque de chevet, lui conférant ainsi un statut presque à part au sein de sa discographie.

À leur décharge, l’album a plutôt très bien vieilli. Ponctué de moments forts, énergique, grinçant, courageux dans sa prise de risques… sans être parfait, il se réécoute avec délectation.

Et puis bon, comparé aux dernières livraisons du Duc, y’a pas photo.

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