Si le temps efface beaucoup de choses, il révèle aussi ce qui devait l’être. Depuis leur premier projet, Le Trac, en 2014, Bigflo & Oli ont avancé sans jamais ralentir leur ascension. Comme JuL avant eux, les deux frères toulousains ont essuyé des critiques parfois violentes, avant de s’imposer comme des figures incontournables du rap français.
En plus d’une décennie, le duo a su se forger un mental d’acier. Par leurs succès, leurs initiatives et leur musique, Bigflo & Oli ont gagné en respect au fil des années. Validés par leurs pairs et par un public toujours plus large, Bigflo & Oli ont toutes les cartes en main pour écrire la suite de leur histoire.
Absent sur un long format depuis 2022 et la sortie de Les autres c’est nous, la fratrie est attendue de pied ferme par leur fanbase. Les chiffres confirment cette tendance. Ils comptabilisent 1,7 million d’auditeurs sur Spotify et 1,4 million sur Deezer.
Avec Karma, ils ambitionnent de revenir en force et de continuer à repousser leurs limites.
Une réputation controversée et des critiques acerbes
Dans les faits, le succès de Bigflo & Oli a toujours été important, même s’il a parfois été accompagné de critiques. Pourtant, cette réussite a longtemps été contrastée par des attaques incessantes chez une partie du public rap et de la presse spécialisée. « Quand ils débarquent en 2014, c’est l’avènement de la trap et du rap sous testostérone. Ils ont été victimes d’un mépris de classe. Ils ont été jugés à travers le prisme de ce qu’ils dégageaient, plus que par ce qu’ils proposaient », expose Narjes Bahhar, journaliste et responsable éditorial senior du rap et du r’n’b français chez Deezer.
Leur ouverture vers la pop, la variété et leurs collaborations inattendues (Jean Dujardin, Tryo, Vianney, etc.) ont généré un bashing inédit pour des rappeurs. S’en prendre à Bigflo & Oli était devenu une habitude pour une partie du public. « Je trouve que les gens abusent. Ils voient que les mecs sont super gentils, donc ils se disent qu’ils peuvent se lâcher. C’est un peu comme à l’école, quand on sait qu’un mec est inoffensif, ça peut vite finir en hagra. C’est bête et méchant, ça va attaquer le physique alors qu’on parle de rap, c’est complètement gratuit », confiait Kalash Criminel dans nos colonnes en 2018.
Cette hostilité permanente a illustré la stigmatisation d’une frange du hip-hop, péjorativement surnommée comme un « rap de iencli ». Une situation que Bigflo & Oli ont appris à gérer avec les années.
Cet été encore, ils ont fait face à un détracteur sur les réseaux sociaux après une performance au festival Cabaret Vert. « Tu ne peux pas plus me motiver. Merci pour l’essence. À suivre… », a notamment répondu Oli.
Désormais imperméables aux critiques, Bigflo & Oli n’en ont pas toujours été là. Pendant longtemps, la fratrie a couru après une reconnaissance presque vitale pour eux. Chaque sortie ou prise de parole semblait accompagnée d’un besoin de convaincre, de prouver qu’ils avaient leur place dans un rap dur avec les profils atypiques. « Avant, j’avais l’impression qu’ils en faisaient trop pour être acceptés dans le rap. Aujourd’hui, je kiffe leur musique parce qu’ils s’assument enfin à 100%, sans chercher à plaire à tout le monde », avoue Clément, 28 ans, auditeur des deux frères depuis 2016.

« Ils ont été victimes d’un mépris de classe. Ils ont été jugés à travers le prisme de ce qu’ils dégageaient, plus que par ce qu’ils proposaient. »
Des choix parfois en avance sur leur époque
La longévité de Bigflo & Oli tient à leurs décisions souvent en avance sur leur temps. Avec Gims, Black M et Soprano, ils ont participé à banaliser une approche plus hybride de la musique. Leur répertoire peut être éditorialisé aussi bien dans le rap que dans la pop ou la variété française. « Autrefois, un artiste devait rester fidèle à sa direction artistique. Aujourd’hui, changer n’est plus un problème. Il n’y a aucun souci à switcher régulièrement. L’exemple le plus récent est Gims. Les artistes font ce qu’ils veulent », clame Narjes Bahhar.
Autre point : Bigflo & Oli ont été parmi les premiers à utiliser YouTube pour promouvoir leur discographie. S’ils ont su tisser des relations étroites avec de nombreux créateurs de contenus (Squeezie, McFly & Carlito, Léopold Marchand, et bien d’autres), cette stratégie est aujourd’hui devenue monnaie courante. « Ils ont eu la vision, même si le grand public ne suivait pas encore. Actuellement, le temps fort sur Internet, c’est Squeezie qui reçoit des artistes dans ces émissions. Les séquences tournent plus que de simples interviews. Qu’on les aime ou non, ce sont des exemples de réussite », analyse-t-elle.
« Qu’on les aime ou non, ce sont des exemples de réussite »
Validé par le rap game
Si une partie des observateurs ont refusé de leur donner une légitimité symbolique, Bigflo & Oli ont, dès leurs débuts, gagné le soutien des plus grands rappeurs tricolores. Booba, Fianso, IAM, Alonzo, SCH ou encore Guizmo, ont tous validé et donné du respect aux accomplissements du duo.
Preuve en est la naissance de plusieurs featurings : « Bons élèves » avec MC Solaar, « Moments » avec Kalash Criminel, « Que ça dure » avec JuL, « Fernandel » avec ElGrandeToto et « On s’est trompé de rêves » avec Lacrim. « Pour être honnête, on pensait sincèrement que ceux qui disaient que les autres rappeurs nous détestaient avaient raison. C’était dur à encaisser, mais au fil des rencontres extra-musicales et des collaborations, on s’est rendu compte qu’ils se trompaient et qu’on nous appréciait. En tant que rappeurs fans de rap, ça nous a forcément rassurés », racontait Bigflo à Mouv’ en juillet 2022.

Il est important de souligner que, dans leur trajectoire, Bigflo & Oli ont emprunté l’un des chemins les plus fidèles à l’esprit hip-hop. En effet, ils ont fait leurs classes dans les battles des Rap Contenders. Les deux frères portent un amour absolu et une passion dévorante pour le rap. On se souvient encore du freestyle historique de 10 minutes d’Oli chez Skyrock en 2023. « Par définition, c’est un groupe hip-hop. Des passionnés de rap. C’est un milieu auquel ils appartiennent depuis de nombreuses années », expose Narjes Bahhar.
De son côté, Kalash Criminel reste encore bluffé par leur passage dans Rentre dans le cercle en 2017, présenté par Fianso. « Quand je les vois kicker dans le Cercle et mettre tout le monde à l’amende, je ne vois pas en quoi c’est du rap gentil. Ils ont débité, ils ont détruit tout le monde. C’était un vrai cours de rap. »
Bigflo & Oli ont également toujours eu à cœur de placer Toulouse sur la carte du rap français. « Ils font tout pour favoriser l’expansion de la ville. Par exemple, ils sont implantés avec le Toulouse Football Club et la ville entière dans sa globalité. Oli va dans toutes les associations pour aider et faire des vernissages. C’est hallucinant », raconte Samuel Capus, directeur général de Bleu Citron et du Rose Festival.
Dans leur univers musical varié, Bigflo & Oli affichent une solide maîtrise de leur art. Des lyrics aux flows, de la technique à l’interprétation, ils sont d’excellents kickeurs. Une qualité qui leur est largement reconnue. « Il y a toujours eu de l’authenticité dans leurs textes. Ils sont universels avec des sujets comme la jeunesse, la famille et les rêves que l’on peut avoir. Le public se reconnaît en eux », détaille Narjes Bahhar.
Au fil des tournées, Bigflo & Oli ont consolidé leur légitimité. Par exemple, ils sont les premiers rappeurs à s’être attaqués à la Défense Arena de Paris et ses 40 000 places. « Quand ils ont sold-out le Stadium de Toulouse et d’autres stades en France, les regards ont complètement changé. Je ne mesurais pas l’engouement lié à leur musique », développe Justine, 23 ans, auditrice depuis 2018.

« Ils font tout pour favoriser l’expansion de Toulouse Par exemple, ils sont implantés avec le Toulouse Football Club et la ville entière dans sa globalité »
Le Rose Festival : un tournant
L’été 2021 est un véritable tournant dans la carrière de Bigflo & Oli. Ils inaugurent leur propre festival à Toulouse : le Rose Festival. Une initiative qui a renforcé l’image publique du duo. « Il a permis de changer la perception des deux frères auprès des médias, des artistes, des influenceurs, des sportifs et des politiques locaux. Plusieurs grosses têtes sont venues au Rose Festival, parce que c’était Bigflo & Oli », confirme Samuel Capus.

En quatre éditions, l’événement s’est imposé comme un rendez-vous majeur. Programmation variée, ambiance conviviale, identité visuelle forte et un engagement envers les artistes : le Rose Festival se distingue et offre une expérience marquante. « Quel accomplissement ! Et aussi jeunes ! Que ça montre l’exemple en termes de business et de réussite pour les générations à venir. Il n’y a pas que le rap dans le hip-hop, il y a tout un univers et de multiples portes à ouvrir », a félicité Booba en 2024, quelques heures avant son passage sur la scène occitane.
.@bigfloetoli Quel accomplissement! Et aussi jeunes! Que ça montre l'exemple en terme de business et de réussite pour les générations à venir. Il n'y a pas que le rap dans le hip hop il y a tout un univers et de multiples portes à ouvrir. À ce soir et encore bravo. ( et ça paye… pic.twitter.com/XfC6RgV46d
— Booba (@booba) August 30, 2024
En 2025, le Rose Festival a rencontré un immense succès, attirant plus de 115 000 spectateurs. Magic System, Ninho, Niska, Youssoupha, Vald, SDM ou encore Jorja Smith étaient présents sur la line-up.
À chaque édition, Bigflo & Oli profitent du Rose Festival pour offrir un show inédit à leur public. Une initiative appréciée par leurs fans, mais aussi par les artistes. « Les fans sont au cœur de l’expérience. Bigflo & Oli ne montent pas sur scène sans avoir réfléchi au moindre détail de leur show. Les moyens déployés dans les concerts sont énormes. Quand ils montent sur scène, ils ne pensent pas à l’argent. Ils ont envie de marquer l’histoire », reprend Samuel Capus.
De son côté, Vald estime que les deux frères figurent parmi les meilleurs performeurs sur scène. « Pendant 1h30, ils tiennent les gens avec eux. C’est une mise à l’amende. Il faut respecter », a assuré Vald dans l’émission À la régulière sur France Inter.
« Bigflo & Oli ne montent pas sur scène sans avoir réfléchi au moindre détail de leur show. Ils ont envie de marquer l’histoire »
L’art de toucher plusieurs générations à la fois
La principale force du duo est de rassembler une communauté vivante et multigénérationnelle. À chaque nouvel album, de nouveaux auditeurs montent dans la locomotive Visionnaire (ndlr : marque de vêtements de Bigflo & Oli). Sur Deezer, leur audience se répartit en trois grands groupes : 32% des écoutes proviennent des 18-25 ans, 20% des 26-35 ans et 21% des 36-45 ans. « Bigflo & Oli savent se renouveler pour toucher plusieurs générations. Même les gens qui ont arrêté de les écouter à un moment, reviennent. Comme Indochine, Tryo, Booba ou encore Orelsan, ils sont dans cette catégorie-là d’artistes », glisse Samuel Capus.
Alors à quoi s’attendre avec Karma ? Bigflo & Oli semblent vouloir revenir à une proposition plus radicale et rap. La série de freestyles à l’étranger en 2025 et « Insolent 5 » en témoignent parfaitement. En plus de 10 ans de carrière, les représentants de Toulouse ont gagné en maturité sur le plan artistique.
Tout indique que les deux frères souhaitent encore repousser leurs limites. « Ils veulent innover et casser les formats à chaque nouveau projet. Le maître mot est de toujours faire plus. La clé de leur succès, c’est qu’ils ne lâchent rien », conclut le directeur du Rose Festival.

« La clé de leur succès, c’est qu’ils ne lâchent rien »
S’ils n’ont pas toujours été ménagés par le passé, Bigflo & Oli récoltent les fruits de leur ligne directrice initiale et de leur radicalité.
En résumé, ils semblent n’avoir que peu changé. C’est peut-être davantage le regard porté sur eux qui a évolué.