Le second âge d’or du rap français n’est plus qu’un souvenir gravé dans les mémoires. Depuis, une décennie s’est écoulée et le hip-hop tricolore a considérablement évolué. De nombreux profils ont émergé, tandis que de nouvelles sonorités ont vu le jour.
Comme dans tous les domaines, un effet cyclique s’est imposé. À tel point que la trap hexagonale, au sommet entre 2012 et 2018, signe aujourd’hui un retour remarqué. Cette fois, elle est portée par une vague d’artistes qui ont grandi et fait leurs armes en écoutant Niska, Gradur ou encore Kaaris.
Le mouvement n’en est encore qu’à ses prémices, mais il laisse entrevoir le retour d’une musicalité plus brute, après des années dominées par les hits et les morceaux aux mélodies envoûtantes.
Alors, comment expliquer ce retour en force ? Éléments de réponse.
L’arrivée de la trap à la « française »
L’avènement de la trap en France est (peut-être) l’un des moments les plus marquants dans l’histoire du rap français. Au milieu des années 2010, cette esthétique venue d’Atlanta et de Chicago, aux États-Unis, se fraie progressivement un chemin dans l’Hexagone. « Que ce soit dans les visuels, les propos et le positionnement, la trap française est beaucoup plus crapuleuse que la version américaine. C’est plus dur et plus sombre. Par contre, ils ont toujours été plus fun que nous », affirme Tarik Azzouz, producteur et compositeur, ayant collaboré avec Rick Ross, Lil Wayne, Eminem, Meek Mill ou encore DJ Khaled.
Dès son arrivée, la trap bouscule complètement les codes conservateurs du rap français de l’époque. Le sous-genre est porté par des productions aux notes de synthé inquiétantes, des flows plus saccadés et une imagerie de rue qui tranche. La trap va à l’essentiel pour transmettre son message. « Le succès du genre est la preuve que le rap peut être une musique populaire. On dit souvent qu’il se dissout dans la variété et la pop, mais c’est faux. La trap reste subversif », détaille Emmanuelle Carinos-Vasquez, critique musicale, docteur en sociologie et autrice du chapitre Une décennie de trap hexagonale dans l’ouvrage collectif Trap.



La trap française est beaucoup plus crapuleuse que la version américaine. C’est plus dur et plus sombre.
Très vite, la vague devient un raz-de-marée. Cette période faste voit éclore une nouvelle génération d’artistes qui ont durablement marqué le paysage : Niska, Gradur, Ateyaba, Niro ou encore Kalash Criminel. Ils s’imposent comme les visages d’un mouvement authentique et énergique. « La trap de cette époque est devenue un vrai style français reconnaissable », constate Aurélien Chapuis, alias Le Captain Nemo, auteur et journaliste musical.
Cette montée en puissance profite également à l’avènement de groupes comme 13 Block, XVBarbar et PSO Thug. Ils incarnent à merveille l’esprit collectif du sous-genre, profondément attaché à son territoire. « La trap colle parfaitement aux groupes grâce à la complémentarité des voix ou encore les ad libs », expose Emmanuelle Carinos-Vasquez.
La trap ne se contente pas de révéler de nouveaux noms. Elle redonne aussi un second souffle à plusieurs figures déjà installées comme Booba, Alonzo et Dosseh. « L’âge d’or de la trap fut une cure de jouvence pour les vétérans du rap français. Nero Nemesis est le meilleur album récent de Booba », poursuit la docteur en sociologie.
Le point d’orgue de cette période n’est autre que la publication de Or Noir le 21 octobre 2013. Avec Therapy à ses côtés, Kaaris façonne un album radical, sombre et sans concession. Porté par des productions glaciales, des basses écrasantes et un imaginaire brutal, le projet impose une grammaire sonore inédite dans le rap français.

À sa sortie, Or Noir agit comme un électrochoc grâce à son esthétique et à sa violence. Par son attitude et son sens de la formule, Kaaris influence toute une génération. On se souvient encore de son arrivée, accoudé à la fenêtre d’une Audi, avec un AK-47 à la main, dans le clip de « Zoo ».
Preuve de son importance, la célébration du 10e anniversaire de l’album entre 2023 et 2025 a réuni des fans de tout horizon sur scène (ndlr : Kaaris a sold-out la Défense Arena de Paris le 11 janvier 2025 à cette occasion).
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la France ne s’approprie pas la trap d’Atlanta, mais plutôt un mélange de sous-genres issus du « Dirty South », comme la drill ou le crunk (ndlr : cette scène est née au début des années 2000). L’impact de figures comme T.I, Lil Wayne, Chief Keef, Rick Ross, Young Jeezy ou encore Gucci Mane se fait forcément ressentir dans les productions tricolores.
En résumé, la trap hexagonal est assez éloigné de la version originelle. « C’est de la drill à la française avec l’influence de Chicago. En 2011-2012, la vague, portée par Chief Keef, avec les histoires de gang, de battles entre les crews et les disparitions de personnes, a grandement impacté la France. Les rappeurs issus des quartiers populaires ont capté l’énergie visuelle de Chicago. Cela ressemble plus à ce qu’il se passe dans notre pays », raconte Le Captain Nemo.
Comme tout phénomène de mode, la trap a fini par être essorée jusqu’à l’épuisement. Une dizaine d’années plus tard, une génération entière d’auditeurs et de rappeurs a grandi avec les codes du genre. Cela se manifeste désormais dans les sonorités et dans les attitudes de la nouvelle vague. Après tout, pour beaucoup d’artistes, reproduire ce qui a façonné leur enfance est une démarche naturelle.
L’âge d’or de la trap fut une cure de jouvence pour les vétérans du rap français.
Les premiers successeurs
Depuis le début de la décennie, la trap connaît un renouveau dans le rap français. Certains artistes reprennent les codes classiques (prods lourdes, hi-hats rapides, basses saturées), tout en y injectant leur touche personnelle avec une écriture ancrée dans leur quotidien.
En décembre 2023, La Fève a misé sur un retour aux sources vers le sous-genre le plus écouté du rap. Avec 24, l’interprète de « Mauvais payeur » a proposé une trap efficace et revisitée, tout en restant fidèle à ses origines grâce aux travaux de Kosei, Lyele, Tarik Azzouz et Zaytoven (l’un des pionniers aux États-Unis).
Certifié disque de platine, l’album a frappé de plein fouet le public juvénile. Au point qu’il pourrait être considéré comme un classique dans quelques années ? « Sur le long terme, 24 sera considéré comme tel. L’effervescence autour de cet album, c’est quelque chose. C’est le projet sur lequel j’ai travaillé dont on me parle le plus. C’est un peu le “Or Noir” de cette génération dans une proportion moindre », livre Tarik Azzouz.

Autre exemple à citer : celui de TH. Le rappeur originaire de Bondy (93) se définit comme le port-étendard de la E-Trap et plus globalement de la E-Music. Il s’agit d’un dérivé digital et expérimental de la trap. Ce style est à mi-chemin entre basses détonantes et glitchs aux accents futuristes.
S’il n’a pas encore convaincu tous les fans de rap, la singularité de TH a tout pour les mettre d’accord sur le long terme. « Pour que les prods sonnent E-Trap, on ajoute des effets digitaux, aériens et spatiaux sur les mixs », expliquait Ameen Beats, beatmaker travaillant avec TH depuis ses débuts, en 2024 dans nos colonnes.
À plus grande échelle, il est impossible d’être passé à côté de Werenoi. Sans rien révolutionner, l’artiste défunt a su fusionner un rap traditionnel avec des influences trap et un sens aigu de la mélodie. Il a créé un univers accessible et enraciné dans la rue. Werenoi illustre parfaitement la manière dont le style, même quand il n’est pas radical, a su marquer une nouvelle génération d’auditeurs.
Les jeunes artistes veulent revenir à une proposition plus technique, énergique et même vulgaire. Ils veulent frapper différemment.
Une vague sans complexes
Le rap français traverse actuellement une période de renouvellement intense. Si ses stars comme Ninho, JuL et Damso continuent de vendre en masse, plusieurs profils ont su s’affirmer pour amener une forte concurrence. Les succès de L2B, R2, Nono La Grinta, La Mano 1.9 et La Rvfleuze sont l’illustration de la capacité du rap à se réinventer malgré l’uniformité.



Cette fraîcheur sonore est originaire du 19e arrondissement parisien. Nono La Grinta, La Mano 1.9, Batbat, JRK 19, La Rvfleuze ont su remettre au goût du jour une proposition « bête et méchante ».
Dans l’énergie diffusée, les rythmiques et les ad libs, des morceaux comme « Businessman », « Serrure #5 » et « LA QUOI ? » tendent vers l’âge d’or de la trap hexagonal. « Durant ces cinq dernières années, on a manqué de radicalité dans le rap. Tout était consensuel pour faire des hits. Les jeunes artistes veulent revenir à une proposition plus technique, énergique et même vulgaire. Ils veulent frapper différemment », glisse Aurélien Chapuis.
La tendance s’est même particulièrement accrue ces derniers mois avec l’émergence de rappeurs comme TVLM, Bilouki, Konieur, Jeune Morty ou encore Skefre. « Ils reprennent tous les codes de la trap, mais ça sonne quand même nouveau. C’est ce que j’aime le plus avec le rap », a déclaré Bigflo chez CKO.
S’ils n’ont pas encore séduit le grand public comme leurs aînés, ils ont le mérite de proposer une version actualisée du sous-genre. « J’essaye de remettre au goût du jour la trap de 2015. Ma musique est brute et énergique avec plusieurs flows », a raconté TVLM chez Midi/Minuit.



Principale nouveauté : un affranchissement total du modèle américain. Les jeunes talents n’ont pas forcément écouté de rap US dans leur vie. « Ce n’est pas une mauvaise chose, car il n’y a pas eu de révolution dans la trap depuis. Les artistes actuels recyclent une esthétique française, donc c’est intéressant », relate Le Captain Nemo.
Leur façon de poser et leurs choix de prods sont différents. Ce n’est pas du tout une copie.
Nostalgie ou réappropriation générationnelle ?
Pour les plus anciens, la trap de 2026 reste trop modelée par ses influences. Elle peut être déroutante ou manquer de rupture avec ce qui a fait la force de la version originelle. « Les jeunes ne peuvent pas regretter une époque qu’ils n’ont pas vraiment connue. Leur façon de poser et leurs choix de prods sont différents. Ce n’est pas du tout une copie », expose Tarik Azzouz.
Les talents d’aujourd’hui n’ont d’ailleurs aucun problème à révéler leurs modèles. Le challenge est de s’inspirer sans tomber dans la redite. « J’ai grandi durant l’âge d’or de la trap en France. Niska, Gradur et XVBarbar m’ont beaucoup influencé. Aujourd’hui, on reprend les codes à notre sauce », a confié Konieur chez Midi/Minuit en février dernier.
Pour la relève, cette version 2.0 de la trap constitue une porte d’entrée idéale vers une ère sans complexes. À savoir : un terrain d’expression où les codes d’une musique avec laquelle ils ont grandi sont remixés. « Les jeunes veulent revenir à cet amour de collège. Ils ont l’impression que c’est plus authentique. Surtout, ils n’ont pas l’air d’être dans une logique de devenir les plus grands artistes de France comme Gims et JuL. C’est plutôt un bon signe pour le rap tricolore », développe Aurélien Chapuis.
Il semble également exister une nostalgie d’un rap plus subversif. « La nouvelle génération veut retrouver ce goût pour la contre-culture. La base du rap est de dire des choses de travers et d’appuyer là où ça fait mal. Ça ne doit pas être poli, ça ne s’excuse pas d’être là et tant pis si ça doit froisser des gens », rappelle le journaliste musical.
La nouvelle génération veut retrouver ce goût pour la contre-culture. La base du rap est de dire des choses de travers et d’appuyer là où ça fait mal.
Ce décalage générationnel illustre parfaitement comment la trap continue de se renouveler, tout en restant fidèle à ses racines. « Au départ, les gens pensaient que le style n’allait pas durer. Finalement, le sous-genre est installé dans le rap français. Personne ne pourra l’effacer. Il y aura toujours des cycles, où il sera de retour au premier plan », affirme Ibrahima Doukansi, alias IB Le Vrai, fondateur de la Vraie Force.
Pour de nombreux auditeurs, la trap sera toujours fascinante par son authenticité. Elle continue de démontrer qu’il est possible de créer de la musique populaire sans trahir l’ADN du genre.
Son renouvellement incessant est un signe d’optimisme pour l’avenir du rap français. Si la tendance se généralise, elle peut aussi relancer les carrières de rappeurs plus chevronnés. Mais pour ça, il faut un public intéressé.