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Euphoria : Gen Z à la dérive ou fantasme d’un chaos ?

Euphoria : Gen Z à la dérive ou fantasme d’un chaos ?

Après la diffusion de son dernier épisode le 1er juin dernier, Euphoria est officiellement terminée. Devenue culte pour toute une génération, la série créée par Sam Levinson aura servi de tremplin aux stars actuelles de Hollywood : Zendaya, Sydney Sweeney, Jacob Elordi ou encore Colman Domingo.

Cette aventure, longue de trois saisons étalées sur sept ans, n’aura pas été de tout repos. Entre polémiques, retards de production et changements de direction, le dernier chapitre a cristallisé les débats. Les personnages ont été transformés et l’ambiance s’est assombrie. Globalement, beaucoup ont eu le sentiment que la série s’était éloignée de ce qui faisait son charme. 

Qu’en est-il réellement ?

Un succès fulgurant en dépit des critiques

Euphoria chahute, clive et confronte. « La série est à la fois dure et désirable. Les saisons 1 et 2 étaient le miroir fantasmé de la Gen Z. En même temps, elles étaient très justes dans leur représentation de cette obsession de vouloir être le héros d’une histoire collective. Euphoria apprenait des choses aux plus anciens tout en plaisant aux plus jeunes », explique Eric Briones, auteur des livres « La génération Z et le luxe » et « Luxe Renaissance : 6 voies pour transformer le luxe ».

En revanche, la saison 3 se révèle difficile à cerner. Elle apparaît, par endroits, plus chargée et moins maîtrisée que les précédentes, oscillant entre références western à Sergio Leone, récit de gangsters et satire hyperbolique de l’Amérique capitaliste. « Zendaya brille toujours, mais le drame de Sam Levinson a-t-il perdu toute pertinence ? », questionne The Hollywood Reporter

La série est à la fois dure et désirable. Les saisons 1 et 2 étaient le miroir fantasmé de la Gen Z.

Sur le plan musical, l’absence de Labrinth pèse sur l’identité sonore de ce troisième chapitre. La bande-son composée par Hans Zimmer assure l’essentiel, sans transcender. 

Le public retrouve Rue et compagnie plusieurs années après la fin du lycée. L’énergie collective des deux premières saisons se dilue dans des arcs plus solitaires. 

Malgré elle, Rue est au service de néo-nazis, Maddy lutte pour exister dans son cadre professionnel et Jules tente de transformer son art en carrière. Pendant ce temps, Cassie et Nate avancent vers un mariage déjà fragilisé. Pour financer la cérémonie de ses rêves, le personnage interprété par Sydney Sweeney envisage de se tourner vers OnlyFans. Nate, lui, est endetté auprès d’un homme peu recommandable. 

En opérant un saut dans le temps, le réalisateur Sam Levinson semble assouvir un besoin de spectateur propre aux séries adolescentes. La démarche artistique est intéressante, dans la mesure où elle modifie profondément la nature de Euphoria.

Malgré les critiques, le retour de la série HBO est un gros succès. La saison 3 s’est imposée comme la plus regardée. Les épisodes affichent une impressionnante moyenne de 25 millions de téléspectateurs. Cela représente une hausse de 17% par rapport à la saison 2 sur la même période. 

La saison 3 signe une fracture entre Sam Levinson et la Gen Z. Ce que veut faire le réalisateur est au centre de l’intrigue.

La GEN Z mise de côté ? 

Le retour de Euphoria continue de s’appuyer sur des codes visuels devenus sa signature : sexualisation permanente, esthétique du danger, corps mis en scène comme symboles de liberté ou de transgression. Mais une partie de la Gen Z ne reçoit plus forcément ces images de la même manière. 

Pourtant, elle n’a rien contre le malaise, tant qu’il est consenti. Cela se vérifie récemment au box-office avec des films à succès comme Obsession et The Drama. « La saison 3 signe une fracture entre Sam Levinson et la Gen Z. Ce que veut faire le réalisateur est au centre de l’intrigue, au détriment de la jeunesse. Ainsi, Euphoria devient un opus de GTA misanthrope. Au contraire des deux premières, le dernier chapitre est anti-nostalgique. Le trip psychédélique et les métaphores liées à la drogue sont remplacés par cette volonté de faire du grand cinéma. Ce dernier chapitre n’est pas du tout euphorisant, mais étouffant et malaisant. La Gen Z n’aime pas le passage à l’âge adulte, car il n’y a plus de fun », analyse Eric Briones. 

Où s’arrête l’émancipation, et où commence la fétichisation ? À force de répéter les mêmes représentations, cela perd de sa force. Euphoria ne provoque plus autant qu’avant : la série fatigue. « Au début, Euphoria, ça me parlait parce que j’avais l’impression que ça montrait la vraie vie des ados. Mais avec le temps, j’ai eu le sentiment que ça répétait toujours les mêmes scènes de sexe, de drogue et de malaise. À force, ça ne choque plus vraiment, c’est juste lassant », exprime Darryl, 21 ans. 

Les deux premières saisons avaient redéfini les codes du teen drama en questionnant la sexualité des adolescents à l’ère des réseaux sociaux, entre influences pornographiques et saturation de l’attention.

Avec la saison 3, Sam Levinson paraît moins ancré dans la représentation de la Gen Z et davantage attiré par le regard d’une génération adulte qui projette sa propre vision de la jeunesse. « Que ce soit à travers ce que vivent les personnages ou ce qu’ils encaissent, tout est exagéré. J’espère que les jeunes Américains n’ont pas cette vie-là. Auquel cas, ce serait un désastre », avertit Emilie Semiramoth, journaliste AlloCiné, spécialisée dans les séries.

À force, ça ne choque plus vraiment, mais c’est juste lassant.

Cela s’illustre parfois de manière indirecte. Dans la scène de l’épisode 1, où Rue et Faye manipulent des ballons de fentanyl, la mise en scène suggère, par la gestuelle et le travail sonore, des références implicites à l’imaginaire pornographique. « Euphoria est un fantasme des plus de 35 ans. Sam Levinson ne parle que de lui. Il y a de lui dans chacun des personnages. C’est pour cette raison qu’il les méprise autant. Il les maltraite, car lui-même n’a pas réussi sa psychanalyse », enchaîne-t-elle. 

Le nouveau ton adopté par Euphoria force la Gen Z à émettre une lecture critique, plutôt qu’une identification naturelle. 

Ici, le problème n’est pas de vouloir choquer, mais de recycler un imaginaire qui ne fonctionne plus comme un miroir. « Avec du recul, je me rends compte de l’impact que des séries comme Euphoria ont pu avoir sur moi. Elles peuvent romantiser la drogue, le mal-être ou encore l’hypersexualisation. C’est assez troublant. Elles donnent l’idée que “être en galère, c’est stylé” ou que cela permet de grandir. La réalité est tout autre. Faire des expériences est normal, mais devenir soi-même une expérience, c’est autre chose. C’est plus inquiétant », alarme Emma, 22 ans. 

J’espère que les jeunes Américains n’ont pas cette vie-là. Auquel cas, ce serait un désastre.

Sam Levinson, le vrai problème ? 

Au-delà de la Gen Z, Euphoria semble avoir perdu ce style qui lui permettait de conjuguer violence et vulgarité dans une véritable proposition esthétique. 

Si la photographie et la mise en scène restent indéniablement maîtrisées, la série se heurte désormais aux limites de sa propre singularité. La figure de Sam Levinson est naturellement au centre des interrogations.

En visionnant cette saison 3, une impression domine : celle d’un enchaînement de séquences de chaos, comme autant de missions successives. Une logique qui finit par se faire au détriment de la profondeur émotionnelle.

Quand l’esthétique devient une fin en soi, le récit risque de perdre ce qui faisait sa force initiale : sa capacité à transformer les personnages autant que le spectateur. « C’est possible de raconter par les images, sans dialogues explicatifs et démagogiques, pour comprendre l’intériorité d’un personnage. Un simple regard peut suffire. Or, Sam Levinson ne le fait jamais. Il préfère s’attarder sur les fesses de ses personnages féminins. Ça reste très superficiel. C’est un roman-photo complètement désenchanté », pointe du doigt Emilie Semiramoth.

Le showrunner-scénariste-réalisateur cherche à se débarrasser à tout prix de ses personnages. Quitte à les torturer et à les ridiculiser. Le traitement exacerbé de Nate en est l’illustration. 

Autre problématique qui traverse Euphoria : la représentation des femmes, entre hypersexualisation et mise en scène parfois controversée de leur vulnérabilité. 

Que ce soit avec The Idol ou Euphoria, le réalisateur est régulièrement interrogé sur sa manière d’esthétiser des rapports de pouvoir marqués par le sexe et l’argent. « Euphoria n’est pas sexiste. Dans la saison 3, les hommes occupent essentiellement des rôles négatifs et en prennent sans cesse pour leur grade. Sam Levinson y fait comme un procès de la masculinité “incel”. Tout le monde se joue de tout le monde : les hommes dominent et manipulent les femmes, et vice-versa. Chacun pense à soi. L’homme est un serpent pour l’homme. C’est une guerre des sexes. Il n’y a pas de domination morale », déclare Eric Briones. 

Les scènes de sexe sont malaisantes et trash. Elles sont naturalistes, sans être dans la complaisance.

La saison 3 ne semble pas échapper à ces critiques. Hormis Maddy, dont l’évolution reste centrale, plusieurs figures féminines apparaissent enfermées dans des trajectoires où leur corps et leur perception prennent une place dominante dans la narration. 

Par exemple, Jules voit sa liberté de plus en plus contrainte par une relation de dépendance financière, tandis que Rue continue de s’enfoncer dans une spirale autodestructrice qui réduit progressivement son autonomie et sa lucidité. « C’est réducteur et caricatural de les résumer sur ces aspects », poursuit-elle. 

Cassie incarne l’un des exemples les plus visibles de cette tension. Ses scènes de nudité répétées interrogent entre mise en scène artistique et hypersexualisation du personnage. « Certaines séquences sont surréalistes comme celle où Cassie imite un bébé à moitié nue. Le personnage est creux et volontairement idiot. C’est juste un corps et rien d’autre. En plus de ça, elle est hystérique toutes les trois secondes. En 2026, cette vision des femmes apparaît difficilement tenable », regrette Emilie Semiramoth

Par ailleurs, Sam Levinson semble intégrer dans sa série certaines dynamiques propres à l’imaginaire numérique contemporain. Les internautes peuvent être tentés de produire ou de consommer des images sexualisées de célébrités via des outils comme les deepfakes ou l’intelligence artificielle générative. 

Les nombreuses scènes montrant le contenu OnlyFans de Cassie brouillent la frontière entre fantasme, exposition et marchandisation de l’identité. « De nos jours, la représentation du sexe n’est plus hétéronormée. Il est très difficile d’être politiquement correct. Surtout, Sam Levinson a mis de côté la relation entre Rue et Jules. Il propose une représentation plus hétéronormée. Les scènes de sexe sont malaisantes et trash. Elles sont naturalistes, sans être dans la complaisance. Par exemple, plus la saison avance, moins on a envie d’être le client de Cassie. Euphoria n’est pas une promotion pour les travailleuses du sexe : la vision est volontairement gênante. C’est une saison sur l’inconfort », insiste Eric Briones.

De son côté, Sam Levinson défend une lecture en termes d’« empowerment » de ses personnages féminins (ndlr : désigne la capacité des individus et des collectifs à s’impliquer dans les décisions qui les concernent). 

Dans une interview accordée au New York Times, il explique avoir envisagé de réduire les scènes les plus explicites impliquant Sydney Sweeney. Une proposition que l’actrice, âgée de 28 ans, aurait refusée. « Quand j’ai commencé à écrire, je me suis dit : “ peut-être qu’on va tourner tout ça sans aucune nudité”. Sydney m’a dit : “ je joue un mannequin OnlyFans. Tu es en train de me dire que tu vas esquiver ça ?”. Et je me suis dit : “oui, d’accord, c’est un argument valable. » »

Le réalisateur américain de 41 ans a tenu à rappeler qu’aucun acteur n’avait été contraint de tourner ce type de scènes. « Si un acteur dit après son casting : “ Finalement, je ne veux plus faire ça ”, nous ne pouvons pas le forcer. Je crois que les performances les plus honnêtes naissent quand un acteur se sent libre et en sécurité. On ne peut pas obtenir un grand jeu s’il existe une tension ou une inquiétude. Les émotions se bloquent. »

Seule Rue, interprétée par Zendaya, semble épargnée. Elle n’apparaît à aucun moment dans des scènes de nudité, ce qui s’expliquerait par des clauses contractuelles établies en amont. 

C’est un roman-photo complètement désenchanté.

Une fin réussie ou ratée ?

La conclusion tragique de Euphoria divise. « Finir une série n’est jamais simple. Aujourd’hui, on n’arrive plus à le faire correctement. Les attentes sont trop élevées. Malgré les critiques, personne ne remet en question la fin d’Euphoria et ne souhaite une saison 4. Les deux premières saisons étaient peut-être trop fashion et dark. La troisième est plus profonde. Je pense qu’elle peut devenir culte sur le long terme », avoue Eric Briones. 

Certains spectateurs y ont lu un glissement vers une forme de résolution morale plus conservatrice, où la religion et le cadre familial apparaîtraient comme des réponses possibles aux thèmes d’addiction et d’excès. Quand d’autres y perçoivent une fiction excluant toute idée de rédemption dans une lecture religieuse du récit. « La morale de l’histoire est tellement conservatrice, à l’opposé de ce que l’on pouvait penser de la série quand on l’a découverte. On vit éloigné de la ville et du diable. Dieu est au centre. C’est ça la vraie Amérique. La saison n’est pas progressiste », déplore Emilie Semiramoth.

Malgré ses nombreux défauts, Euphoria reste un marqueur de son époque et l’une des séries phares du début des années 2020. Une œuvre clivante, qui aura autant capté son temps qu’elle l’aura déformé.

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