Dans le rap, l’intelligence artificielle n’est plus une technologie du futur. Elle s’invite dans la création musicale, les voix, les visuels et même la construction d’artistes virtuels.
De Damso à Booba en passant par Gims et, surtout, Willylancien, son utilisation suscite autant de curiosité que de controverses.
Dans un sondage Ipsos pour Deezer, publié en novembre 2025, près de 97 % des personnes interrogées ne parviennent pas à différencier une musique générée par I.A. d’une autre créée par des humains.
Plusieurs questions demeurent alors : peut-on encore parler d’authenticité lorsque la technologie est capable de reproduire un artiste ? Le public se soucie-t-il réellement de cette évolution ? Qu’en est-il d’un point de vue éthique ?
Création, voix, droits : l’I.A. redistribue les cartes
Une étude réalisée par SubmitHub révèle que 40 % des titres sortis dans le monde en juillet ont eu recours à l’I.A.. Près de 23,2 % étaient entièrement générés par I.A..
Si l’I.A. démocratise la création, elle contribue aussi à accroître l’offre sur un marché très concurrentiel.
L’I.A. révolutionne toute la chaîne de production. En effet, elle peut désormais créer des visuels, clips, voix ou univers entiers. Ça bouleverse la manière dont un artiste peut mettre en scène son identité. « Cela me consterne plus que ça ne m’effraie. Le storytelling et les arguments avancés pour justifier son usage ne me plaisent pas. Cependant, certains aspects peuvent être séduisants sans que ça prenne le pas sur la création artistique pour trouver des idées à exécuter ensuite soi-même, ou donner des intentions de mix pour un ingé-son par exemple », martèle Raphaël Da Cruz, journaliste et critique musical.

L’IA ne me fait pas peur. On a tous le choix de l’utiliser ou non.
Les artistes ne voient pas tous l’I.A. comme une menace immédiate. Pour certains, elle constitue au contraire une nouvelle manière de produire plus rapidement, de tester des idées ou de donner vie à des concepts qui auraient été trop coûteux auparavant. « L’I.A. ne me fait pas peur. On a tous le choix de l’utiliser ou non. C’est un instrument comme un autre dans la musique. C’est comme quand on est passé de la vraie batterie en studio à utiliser des logiciels. Il y a une évolution dans tout et il faut l’accepter », confie Abou Debeing, interprète de « C’est pas bon ».
Le rappeur Kik qualifie l’I.A. d’outil neutre, dont les conséquences dépendent avant tout de l’usage qu’on en fait. « Il y a deux côtés : ceux qui vont mal utiliser ça et qui vont s’en servir à des fins négatives pour faire dire des choses à des personnalités. C’est évidemment condamnable. Mais je vois ça comme un couteau. Soit tu t’en sers pour couper un gâteau, soit tu t’en sers pour tuer quelqu’un. Ce n’est pas la faute du couteau, mais de la personne qui l’utilise », précisait-il dans nos colonnes en novembre 2023.
Lancé fin 2023, Suno permet, sans compétence musicale particulière, de fabriquer des chansons complètes à partir d’une simple description textuelle. « Préserver l’art et la créativité humaine est tout aussi important que l’innovation produit elle-même. Nous savons qu’il est facile d’être sceptique, surtout si vous ne vous êtes pas vraiment plongés dans notre produit. Mais la plupart des personnes qui construisent le logiciel sont des musiciens », s’est défendu Jack Brody, directeur produit de Suno, sur LinkedIn.

Considérer l’I.A. comme une avancée technologique au même titre que l’auto-tune est de la mauvaise foi.
L’essor de l’intelligence artificielle rappelle pour certains celui du sampling, de l’auto-tune et des logiciels de production musicale. « Considérer l’I.A. comme une avancée technologique au même titre que l’auto-tune est de la mauvaise foi. À la base, l’auto-tune est un correcteur de voix détourné. Cela facilite juste la composition. L’art, c’est comment tu transformes une émotion à travers l’outil sensoriel que tu as. Donc comparer l’I.A. avec l’auto-tune, c’est un manque de connaissance », estime Raphaël Da Cruz.
Grâce à l’I.A., il est aussi possible de reproduire la voix d’un artiste sans son autorisation. « Si tu es musicien et que tu soutiens cette merde, tu es immonde. (…) On n’a aucune protection, ni dans la loi, ni pour la création. On est ceux dont il est le plus facile de tout voler. Ne donnez pas votre vibranium. N’entraînez pas l’I.A. avec votre génie. F*ck ces vautours chelous », a clamé la chanteuse américaine SZA sur son compte Instagram fin juin.
Un avis partagé par Abou Debeing. « Je ne peux pas être d’accord avec le fait qu’on vole ma voix. Les artistes doivent être propriétaires de leur empreinte vocale. »

Si tu es musicien et que tu soutiens cette merde, tu es immonde.
L’industrie agit
Le phénomène prend de l’ampleur et l’industrie peine à l’absorber. « C’est aux acteurs du secteur musical de tirer la sonnette d’alarme pour imposer des règles. Par exemple, on devrait faire des playlists distinctes entre les sons I.A. et le reste. Le public sera informé d’où il met les pieds. Il faut être transparent. Heureusement que les plateformes de streaming se sont saisies de l’affaire, même si ça ne résout pas les problèmes liées à la redistribution des revenus, que touchent aussi les créateurs de morceaux entièrement générés par I.A. », demande Raphaël Da Cruz.
Dans un communiqué publié en avril, Deezer a révélé recevoir « près de 75 000 titres générés par l’I.A. chaque jour, ce qui représente environ 44 % des mises en ligne quotidiennes ». « La musique élaborée par l’I.A. est loin d’être un phénomène marginal et, alors que les livraisons quotidiennes ne cessent d’augmenter, nous espérons que l’ensemble de l’écosystème musical se joindra à nous pour prendre des mesures visant à protéger les droits des artistes », a déclaré Alexis Lanternier, directeur général de la plateforme française.

C’est aux acteurs du secteur musical de tirer la sonnette d’alarme pour imposer des règles.
Deezer a adopté une politique stricte face à la musique I.A. et s’est doté d’un outil de détection automatique capable d’identifier les morceaux synthétiques. « Je trouve que c’est une bonne chose que les plateformes jouent la carte de la transparence en signalant les morceaux I.A.. Ça nous permet de savoir ce que l’on écoute et de se faire son propre avis, sans forcément porter un jugement sur la musique », estime Axelle, 22 ans.
De son côté, Spotify lancera à la mi-septembre un nouveau badge, « AI Persona », destiné à distinguer les artistes humains des virtuels. « Les auditeurs nous ont clairement fait savoir qu’ils n’aimaient pas voir un profil d’artiste qui semble humain, pour découvrir ensuite que la personnalité en question est générée par l’I.A. », a détaillé Spotify dans un communiqué.
Quant au SNEP (Syndicat National de l’Edition Phonographique), il a décidé d’exclure les titres générés par IA des classements et certifications officiels. « La création doit être substantiellement humaine. Tout titre entièrement généré par IA, sans travail artistique propre, est automatiquement exclu. Ensuite, le recours à l’IA doit être transparent et assumé vis-à-vis du public », a clarifié Alexandre Lasch, directeur du SNEP sur La Tribune du dimanche.

La SACEM considère l’I.A. à la fois comme un nouvel outil de création et comme un enjeu majeur pour la protection des droits d’auteur. Elle défend le respect de l’apport humain, le droit d’opposition à l’utilisation des œuvres pour entraîner les modèles I.A. et la mise en place de mécanismes permettant de rémunérer les ayants droit.
À l’occasion de la Fête de la Musique, l’Adami, la SCPP, le SNEP et la Sacem ont appelé les pouvoirs publics à renforcer la protection des œuvres musicales face à leur utilisation par les systèmes d’I.A. générative.
Déposée au Sénat par Laure Darcos, cette proposition de loi visait à instaurer une présomption d’exploitation des œuvres protégées par les fournisseurs d’I.A..
L’objectif était d’alléger la charge de la preuve pour les auteurs et ayants droit, en obligeant les fournisseurs d’I.A. à démontrer qu’ils n’avaient pas utilisé leurs contenus en cas de contentieux.

Le texte a finalement été bloqué à l’Assemblée nationale en juin 2026, après son adoption à l’unanimité par le Sénat.
En revanche, le débat sur la rémunération des ayants droit face à l’I.A. se poursuit. Un rapport parlementaire publié en juillet propose d’instaurer une contribution financière obligatoire pour certains fournisseurs d’I.A., destinée à soutenir la création. « C’est une très mauvaise nouvelle, pour en premier lieu, les auteurs, les personnes qui vivent de leurs productions intellectuelles. Et pour tout le monde, car il est indispensable pour notre société que l’I.A. soit utilisée dans un cadre vertueux. Ce n’est pas parti pour. C’est une demi-surprise parce qu’il y a eu des signes avant-coureurs que ce texte n’était pas souhaité par le gouvernement », regrettait David Oelhoffen, réalisateur faisant partie du conseil d’administration de la SRF (société des réalisatrices et réalisateurs de films).
Ça me dérange de voir des figures importantes du rap français utiliser l’I.A..
L’IA n’est plus un tabou dans le rap français
Plusieurs artistes assument ouvertement avoir recours à l’intelligence artificielle, que ce soit pour créer leur musique (prods, écriture, flows) ou leurs visuels (covers, clips). Cela pèse forcément dans le débat public. « Ça me dérange de voir des figures importantes du rap français utiliser l’I.A. et en parler fièrement. Je comprends qu’on puisse expérimenter avec ces outils, mais quand des artistes très exposés les mettent autant en avant, ça contribue forcément à banaliser leur utilisation », critique Amin, 25 ans.
Sur son dernier album BĒYĀH, Damso apparaît en featuring avec… la technologie sur « Magic ». Si l’I.A. ne fait que quelques chœurs, le morceau a rencontré un véritable succès. Il est aujourd’hui certifié single d’or et cumule plus de 15 millions de streams.
Parmi les artistes les plus exposés, Booba et Gims sont peut-être ceux qui ont le plus ouvertement revendiqué leur utilisation de l’I.A.. Le premier affirme avoir produit une grande partie de son dernier projet, Blanco Nemesis, avec l’aide de cette technologie. « Je viens d’annoncer Blanco Nemesis. Le projet n’était pas prévu. (…) Quand j’ai vu le travail qu’on avait été capables de faire et comment on peut fabriquer un hit tout en gardant l’écriture, ça m’a donné l’appel. C’est un truc de motivation, comme une assistance respiratoire. C’est ce dont j’avais besoin pour retourner au charbon », expliquait-il dans l’émission Carré d’As.
Et l’artiste de 49 ans ne compte visiblement pas s’arrêter là. « J’ai des feats avec Shakira sans Shakira, je n’ai pas besoin d’elle. Je peux lui envoyer un document qu’elle signe pour que je puisse le sortir », affirmait-il encore.
Le cas de « Seychelles » est révélateur. À l’origine, le morceau est une création d’un fan, réalisée avec l’I.A.. Booba a ensuite récupéré la maquette pour la retravailler. Malgré les critiques suscitées par cette démarche, le titre cumule plus de 10 millions de streams sur les plateformes et se rapproche d’un single d’or symbolique.
Si un morceau I.A.. me touche, il me touche et c’est comme ça.
Gims, lui, pousse l’expérience encore plus loin. L’ancien membre de la Sexion d’Assaut a créé Rven, un avatar dont la voix et l’apparence sont générées par intelligence artificielle. Avec elle, il a dévoilé « Sous contrôle ». « Je me suis tapé un délire. J’ai tout fait de A à Z de la voix, au visage, jusqu’au clip. J’ai écrit les textes. Cette technologie peut être une menace pour les artistes. C’est comme un chien dangereux, c’est à toi de le dresser convenablement. Il faut l’utiliser avec parcimonie et avec maîtrise. On est dans une époque où il faut s’adapter, donc autant y aller main dans la main. Je suis conscient que l’I.A. va nous faire du mal. Elle va peut-être gagner sur le long terme. Mais aujourd’hui, j’ai plus d’inspiration qu’elle avec des mélodies plus fortes », a-t-il expliqué sur la chaîne YouTube de Just Riadh.
L’I.A. n’est plus seulement un outil utilisé en coulisses. Elle devient un élément revendiqué de la création et de la stratégie artistique. « Sincèrement, je pense que l’I.A. est capable de tout reproduire. Même l’authenticité est duplicable, car l’I.A. est dirigée par un humain. Si un morceau IA me touche, il me touche et c’est comme ça. Si c’est le cas, c’est que son créateur a bien travaillé », développe Abou Debeing.
Toutes ces interrogations pouvaient encore sembler théoriques. L’arrivée de Willylancien les a transformées en cas concret.
L’épineux cas Willylancien
Tout débute en mars dernier. Un mystérieux artiste nommé Willylancien publie deux morceaux dans l’anonymat : « frozen » et « bleu ».
Rapidement, les interrogations se multiplient : qui est-il ? Est-ce une femme ou un homme ? A-t-il recours à l’I.A. ? Les théories les plus folles circulent.
Dans ses clips et ses visuels, Willylancien apparaît cagoulé, flanqué d’oreilles de lapin pendouillantes. Sa voix se situe entre Tiakola, Naza et Theodora.

D’un point de vue pragmatique, ses morceaux sont réussis, mais ce n’est que de la reproduction.
Il propose une musique mêlant hip-hop, afrobeat, baile funk, amapiano et pop. « D’un point de vue pragmatique, ses morceaux sont réussis, mais je n’y entends que de la reproduction. Il n’y a rien d’audacieux là-dedans. Son manque de transparence me dérange. D’après ce que l’on a compris, ce serait lui qui écrit les textes et il modifierait sa voix par I.A.. Sur l’EP demain c’est vide, ses prods seraient générés par I.A., mais on n’en a pas eu la confirmation. Un artiste est le produit de tout un parcours de vie qui façonne sa singularité dans ses choix musicaux et son écriture. Dans son cas, c’est assez flou, donc cela pose des questions sur la nature de l’art », regrette Raphaël Da Cruz.
Alors que son nom est sur toutes les bouches, le phénomène s’accélère à la mi-avril avec la sortie de son premier EP, demain c’est vide. Deux titres sortent du lot : « magique » et « tempête ».
Dans une enquête, le média belge Tarmac analyse « magique » avec cinq outils de détection de contenus produits par I.A.. Quatre d’entre eux détectent des signes de génération par I.A., avec une probabilité supérieure à 70 %. « À l’origine, le problème de l’I.A. est sémantique. Elle ne crée pas, elle reproduit seulement. L’art est une question d’intention, de talent et d’expérimentation. Quand j’écoute Willylancien, je n’entends que des choses existantes comme le courant de la mélo. J’entends une manière de chantonner la rue qui existe déjà dans la forme. Il y a presque un problème d’éthique et de déontologie », poursuit le journaliste indépendant.

Deezer signale la présence d’I.A. sur le profil de Willylancien, en précisant que sa discographie comprend « des titres identifiés comme ayant été conçus à l’aide d’une intelligence artificielle ».
Internet s’enflamme et les soutiens commencent à affluer. Le Motif prend la défense de Willylancien, allant jusqu’à le qualifier de « meilleur artiste en 2026 », tandis que Shay repartage « magique » en story sur Instagram. C’est le début de l’ascension, mais aussi des critiques. « Vous savez pourquoi il est dans le top 10 ? Ce n’est pas parce que c’est une I.A., mais c’est parce qu’il écrit mieux que vous », déclare Booba sur ses réseaux sociaux.
De son côté, Willylancien prend ces remarques avec dérision et rejette l’étiquette d’artiste I.A.. Sur « Déjà Vu », il ironise : « Bientôt le Willytour, on va voir c’est qui l’I.A. ».

Il faut être maître de ses émotions sur la perception que l’on a des œuvres.
Une polémique éclate lorsque Laurent Bouneau programme « magique » sur deux webradios de Skyrock, à Alger et Casablanca. « Je me suis basé sur les classements de streaming payants du Maroc et d’Algérie où le titre apparaissait déjà. Ce qui m’importe, c’est l’émotion que les gens ressentent face à une œuvre. (…) Les mêmes questions se posaient à l’époque de l’auto-tune. Sans ça, le groupe PNL n’aurait pas marqué l’histoire du rap. On ne va pas contre le progrès », s’était-il défendu sur France Info.
Depuis, l’artiste cumule 1,6 million d’auditeurs mensuels sur Spotify, tandis que « magique » dépasse les 20 millions de streams sur la plateforme suédoise.
Début juillet, l’artiste franchit un nouveau cap avec un premier featuring : Soolking sur « Cogite ».
Et maintenant ?
Face à cette transformation, l’industrie devra trouver un équilibre entre innovation et encadrement, tandis que le public sera progressivement amené à mieux identifier les œuvres générées ou assistées par I.A.. « En tant qu’auditrices et auditeurs, il faut aussi être maître de ses émotions sur la perception que l’on a des œuvres. Il faut savoir distinguer le cœur à l’ouvrage mis dans un projet. Par exemple, un plat cuisiné par un expert sera toujours meilleur qu’un repas dans un fast-food. C’est pareil pour l’I.A. dans la musique », souligne Raphaël Da Cruz.

Tant que la technologie est encadrée, à nous de décider si l’on veut s’en servir ou non. « Dans le rap, elle ne remplacera jamais les particularités vocales des artistes, leur degré d’interprétation et les variations dans les flows. Les bons artistes n’ont pas à être inquiétés. En revanche, le marketing et le storytelling peuvent venir concurrencer, mais ce n’est pas nouveau », conclut-il.
La révolution est déjà en marche. Reste à savoir quelle place les artistes, l’industrie et le public lui accorderont.