La Rvfleuze, Nono La Grinta, Tiakola, Gazo… Sokol et Eliyel sont présents sur plusieurs des derniers hits du rap français.
Depuis quelques années, le duo de beatmakers s’est imposé dans le paysage hexagonal. Portés par une empreinte musicale mélancolique et épurée, les deux jeunes hommes sont rapidement sortis de l’anonymat.
Mais au-delà de leur proposition sonore, Sokol et Eliyel se distinguent par une polyvalence à toute épreuve. Direction artistique, réalisation, production ou mixage : ils sont capables de prendre en charge l’ensemble d’un projet, comme ils l’ont fait sur Numéro d’écrou et The Cat.
Nous avons rencontré le duo pour revenir sur son parcours, ses projets à venir et sa vision du rap français.
À quel moment avez-vous commencé à travailler ensemble ?
Eliyel : On travaille ensemble depuis toujours (rires). À la base, on est des amis d’enfance. On s’est rencontrés au lycée vers 2012-2013. Donc, on a fait nos premiers pas ensemble dans pas mal de choses.
Sokol : Au départ, on était juste des potes. Puis, la musique est arrivée juste avant le Covid en 2019.
Comment est née l’idée de former ce duo ?
E : On a eu une petite révélation. On kiffait tous les deux la musique et faire du son. On s’est dit : « pourquoi ne pas en faire ensemble ? » Ça s’est fait naturellement.
S : Tout s’est fait au feeling. Mais on ne s’est jamais dit que l’on était un duo. C’est une évidence. En plus, on a fait des études qui n’ont rien à voir avec la musique.
E : À force de s’exercer et de faire des prods, on a commencé à rencontrer des gens du milieu. Les premiers artistes avec qui on a taffé étaient des petits de chez nous. Ça nous a permis de se faire la main.
S : Dans nos débuts, c’était un peu la galère financièrement. Le métier de beatmaker ne paie pas directement. Pour combler ce manque à gagner, on s’est formé sur le tas en tant qu’ingénieur du son. Au fil du temps, j’ai trouvé un taff dans un studio et tout s’est concrétisé.

Vous avez appris les différentes facettes du métier en pratiquant ?
E : Oui, c’est ça. Les écoles étaient beaucoup trop chères (rires).
S : On a créé notre propre chemin avec de l’envie et de la passion.
À quoi ressemble une journée type de Sokol et Eliyel quand vous êtes en plein processus de création ?
S : On n’en a pas. C’est tellement aléatoire (rires). Tu peux ne pas bosser pendant deux semaines, puis n’avoir aucun jour de repos durant trois semaines. Tu peux collaborer avec 50 artistes en quelques jours, comme un seul en 10 jours.
E : On s’adapte aux envies des artistes et de notre inspiration sur le moment.
S : Aujourd’hui, on a la chance de pouvoir travailler avec qui l’on veut. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Quand on a de l’inspiration, on tartine. On crée chez nous et au studio. Il n’y a pas de règle spécifique. On a aussi la chance d’avoir notre propre studio. Il est disponible quand on le veut.
Justement, vous avez créé le studio Le Pacte, qui prend en charge la composition, l’enregistrement, le mixage et la direction artistique. Pourquoi était-ce important pour vous de réunir toutes ces étapes au sein d’une même structure ?
S : En termes de business, c’est beaucoup plus intéressant d’avoir nos propres locaux. En général, les beatmakers sont dépendants des artistes. C’est interminable comme processus. Nous, comme on a notre studio, on peut bosser quand on veut. On a juste à inviter les artistes.
E : Sur le plan créatif, c’est mieux aussi. Comme on maîtrise toutes les étapes de l’enregistrement, on a la mainmise sur l’ensemble du processus. On peut avoir une vision plus cohérente sur les différents projets auxquels on participe. C’est pour cette raison que l’on nous appelle pour produire entièrement des albums aujourd’hui.
S : Dès le départ, on a visé ce qui se fait de mieux pour notre studio : à savoir une bonne isolation et du matériel de qualité.
E : Le studio est tout public, même si l’on commence à le rendre un peu plus exclusif à certains artistes. On a deux cabines sur place.

Qu’est-ce que chacun apporte à l’autre ? Quels sont vos points forts respectifs ?
E : Sokol ressent bien les choses. Je peux lui donner une confiance totale dans les choix et la direction artistique. Il est créatif avec une vraie vision et un bon instinct.
S : Eliyel est un excellent partenaire de travail. Il est ultra-bosseur. En termes de musique, son oreille est beaucoup plus attentive que la mienne. Il fait attention aux détails. Il est aussi plus technique que moi.
Est-ce qu’il vous arrive d’être en désaccord sur une direction artistique ? Comment vous tranchez dans ce cas là ?
E : On n’a jamais eu de désaccord jusqu’à présent. Ce n’est jamais compliqué entre nous.
S : Parfois, on peut avoir des avis différents, mais on trouve rapidement un terrain d’entente. On est trop complémentaires en fait.
Comment décririez-vous votre empreinte musicale ? Elle est assez forte et reconnaissable.
E : Elle est sombre, mais aussi pas mal dans l’émotion. On tend à faire des choses plus ouvertes.
S : Notre empreinte est épique, mélancolique et épurée. On propose des morceaux simples sur le papier, mais qui sont convaincants.

Comment avez-vous trouvé le tag « Mom what’s my destiny ? » ?
S : Au hasard (rires).
E : On cherchait des citations de films ultra bateau, puis on a choisi celle que tout le monde connaît aujourd’hui.
S : Au fil du temps, on s’est rendu compte que notre tag avait une vraie signification à nos yeux. Il est transcendant.
E : C’est une phrase issue du film Forrest Gump, avec Tom Hanks.
S : On a fait reposer la phrase par l’une de nos amies avec la voix de la femme du rappeur américain, Nessly.
À quel moment ça a pété réellement pour vous ?
S : On a tellement la tête dans le guidon que c’est dur de te citer une période précise. En un an, on est passé d’une certification à une cinquantaine de certifications.
E : « I’m Sorry » avec La Mano 1.9 a été un sacré déclic.
S : Pour le moment, on n’éprouve pas encore un sentiment de satisfaction quand on repense à tout ce que l’on a fait ces dernières années. Je n’ai pas l’impression que l’on est encore pété.
E : Ça fait seulement une année ou deux que les gens s’intéressent à nous.
S : Par respect pour les objectifs que l’on a, on essaie de rester focus et de ne pas se prélasser dans un mood d’auto-satisfaction. Tout va très vite dans nos métiers. Dans les deux sens.

Comment s’est nouée votre relation avec La Rvfleuze ?
S : C’était un pur hasard. À l’époque, il sortait de prison. Un pote à nous, Rayan Beats, beatmaker belge, nous contacte, car La Rvfleuze cherchait un studio pour bosser sur Paris. Par la suite, tout s’est enchaîné naturellement. C’est un vrai coup de cœur. Dès la première session, on a fait « PIB ». Ça a collé artistiquement et humainement. C’est assez rare dans ce milieu. La Rvfleuze est pur de fou. Il est reconnaissant. C’est vraiment un bon.
E : À la base, on aimait beaucoup sa musique, donc c’est toujours plus simple. Les étoiles étaient alignées pour que l’on travaille ensemble.

Vous avez entièrement assuré la direction artistique de Numéro D’écrou, de la réalisation à la production en passant par le mix. Comment avez-vous construit l’identité sonore de cet album ?
S : On a travaillé avec le label indépendant de La Rvfleuze, La Triade. Numéro D’écrou est né d’idées communes. On voulait proposer un album autour de l’univers carcéral. C’est le thème qui ressortait le plus dans ses textes.
En termes de son, on l’a produit en comité réduit. On était 7-8 beatmakers. Pour faire un bon projet, il ne faut pas être 20 000. Sinon, ça donne naissance à des compilations de sons, plutôt qu’à une vraie cohérence d’album. Plus il y a de personnes, plus tu laisses de la place au doute. Donc, on a fait tout l’inverse pour Numéro D’écrou. La Rvfleuze est un mec qui rappe avec un univers ultra sombre. On a simplement poussé le truc à fond. C’était un risque, mais ça a payé. Pour garder la main sur la créativité et sur cette DA, on a tout orchestré. Ça explique la couleur très forte de l’album. Gros big-up à La Rvfleuze et la Triade pour leur confiance. On oubliera jamais.

C’était vraiment si risqué de faire un projet rap à 100% dans le contexte actuel ?
E : Sur le papier, oui.
S : Il suffit de voir ce qui se passe dans le paysage actuellement.
E : Avant la sortie de l’album, il n’y avait aucun signal vert. Justement, on trouvait que c’était intéressant pour se démarquer.
S : On avait le candidat parfait. On ne pouvait pas rêver d’un artiste plus street que La Rvfleuze. Bien sûr, il y a eu des débats et des questionnements. Au final, tout le monde est content.
Racontez-nous la création de « Argent Sale », de la première idée jusqu’au morceau final.
S : C’est un morceau en collaboration avec Yuo. Avant de créer le titre, on nous annonce que La Rvfleuze va faire un passage chez COLORS. On se dit que c’est l’occasion rêvée de partir sur quelque chose d’ouvert et d’introspectif. L’artiste a fait l’essentiel du travail. Nous, on a simplement amené le support émotionnel. À cette époque, La Rvfleuze était en semi-conditionnel. Tous les jours à partir de 18h-19h, il devait retourner dormir en prison. Il avait écrit en partie son texte là-bas sur une feuille. Il gratte même sans instrumentale, c’est un truc de fou. Pour l’anecdote, quand il arrive en studio le lendemain, il avait oublié ses feuilles. Il a reconstruit tout le texte de mémoire. On ne savait pas du tout si ça allait prendre.
Avant la sortie de l’album, vous misiez sur quels titres ?
E : On n’est jamais sûr de rien. « Parlu » était le titre sur lequel on avait le plus de certitude.
S : De mon côté, je voyais bien « Machiavel ». Par exemple, pour « Coach », je pensais que ça allait plus péter.

Autre artiste avec lequel vous travaillez régulièrement : Nono La Grinta. Quelle relation entretenez-vous avec lui ?
S : On l’a rencontré à l’époque où on travaillait pour la première fois avec un studio. On était tous les trois assez inconnus. Comme avec La Rvfleuze, on a directement accroché. Sauf qu’à ce moment, on était de simples ingénieurs du son. On ne lui proposait pas de prods. Par la suite, on est devenus ses ingés attitrés.
E : On a commencé à lui proposer des prods lors de son changement de DA avec le projet Restart.
S : On lui a vraiment montré ce que l’on savait faire. Nono et son équipe nous ont fait confiance. Un grand merci à eux.
Vous êtes à l’origine de ce changement de DA ? Ou bien cela s’est fait en étroite collaboration avec Nono La Grinta ?
S : C’était une idée commune. On l’a fait en équipe. Nono n’avait rien à perdre, donc il fallait tester de nouveaux trucs. Il n’a pas eu besoin d’un temps d’adaptation. Il s’est directement emparé des sonorités. On ne peut pas lui retirer ce mérite.
Racontez-moi la création de « Love You » et de « Paris » ?
S : « Paris » était prêt longtemps avant sa sortie. La prod dormait sur un disque dur. À la base, on l’a conçu pour un pote. C’est le producteur de Nono qui a eu l’oreille. Même quand il a posé dessus, on ne pensait pas que le morceau allait prendre cette ampleur. C’était impossible de prévoir un triple single de diamant.
E : On a fait la prod un an avant sa sortie. Il n’y avait aucune intention de faire un titre pour la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des Champions. Nono voulait simplement faire un morceau sur sa ville.
S : Pour « Love You », je voulais partir sur des sonorités à l’ancienne, en mode Lil Wayne version 2010. Je trouve que Nono lui ressemble beaucoup.
E : On n’a pas une anecdote folle sur le sujet. Juste, Nono a lâché une performance monstrueuse.
S : Encore une fois, la musique est imprévisible. Notre rôle est un peu semblable à du tir à l’arc. Sur 50 titres, il y en a 10 qui vont toucher le centre de la cible. On fait beaucoup de trucs qui sont nuls à chier (rires). Il faut le dire aussi. Il y a du bon et du moins bon, comme tout le monde.
E : Le producteur de Nono a fait un choix gagnant en défendant « Love You » chez COLORS.
S : Franchement, on a de la chance de bosser avec des équipes ultra-cool. Elles ont de belles vistas.
Vous avez assuré la direction artistique de The Cat. Comment avez-vous construit l’identité sonore du projet ?
S : Pour cet album, Nono a construit son univers visuel et artistique tout seul. On est juste venus le sonoriser et accompagner sa vision. C’était le contraire pour La Rvfleuze. Musicalement, c’est un personnage naturel et brut. Donc, il a fallu travailler l’emballage.

Vous avez aussi taffé sur le hit « Un monde à l’autre » avec Gims sur le projet du GP EXPLORER. Comment s’est présentée cette opportunité ?
E : Warner nous a proposé cette opportunité.
S : Quand on a su que SCH était à la DA du projet, on a voulu le rencontrer, sans forcément avoir l’idée de faire un titre. On arrive sur place et il n’est pas présent. Son équipe nous fait le topo du projet et nous parle d’une inspiration pour faire un morceau club/house. Donc, on s’isole avec Eliyel dans un studio et on tape la prod de « Un monde à l’autre » en 10-15 minutes. Elle a convaincu l’équipe de SCH. Ensuite, on a appris que La Mano 1.9 et Gims avaient posé dessus.
Aujourd’hui, que représente une certification pour vous ?
E : Pendant longtemps, c’était un objectif.
S : C’était le Graal.
E : On pensait fêter notre premier disque d’or d’une manière incroyable. Finalement, c’est un grand bonheur, mais on se rend compte que la vie continue.
S : Une certification fait toujours plaisir, mais ce n’est plus un rêve aujourd’hui. Ces récompenses affirment que l’on est pertinent dans ce que l’on propose. Le métier de beatmaker est ultra-flou. On n’a pas de chemin précis à suivre. C’est tellement chaotique. Obtenir une certification est une validation professionnelle et artistique. C’est la concrétisation de plusieurs années de travail. On est tous passés par un grand désert avant de connaître le succès. T’es toujours à deux doigts d’arrêter, donc ça rassure.
E : C’est dur d’affirmer ses choix.
Si vous deviez choisir un Top 3 des morceaux que vous avez produits, vous choisiriez lesquels ?
S : Je dirais « Machiavel », « Love you » et « Argent sale ».
E : J’aime bien « Businessman » de La Mano 1.9.
En avril, Sokol, tu expliquais sur Instagram les raisons qui, selon toi, participent au déclin du format album dans le rap français. Quelques mois plus tard, ton analyse a-t-elle évolué ?
S : Bien sûr, je la maintiens. Beaucoup de personnes polluent l’environnement d’un artiste. Cela existe uniquement dans ce métier. Par exemple, les amis d’un chef étoilé ne vont jamais débarquer en cuisine pour rectifier la cuisson de ses plats. Dans la musique, tout le monde veut donner son avis. Dans le processus de création, il faut éviter de prêter attention à des avis non qualifiés. Les auditeurs pensent que tout est beau et tout rose dans la musique. En réalité, c’est un peu plus complexe. J’ai eu pas mal de retours suite à cette story qui confirment ma vision.
E : Dès qu’il y a de l’argent, il y a des conflits et des intérêts. Certains mettent leurs ambitions au détriment des autres.
S : Pour certains, le but n’est pas de faire de la bonne musique. C’est fou de dire ça, mais c’est la réalité. Sans viser personne, c’est triste. Il ne faut pas prendre le public pour des cons.

Quels rêves vous reste-t-il à accomplir dans la musique ?
S : On aimerait réussir dans la production d’artistes. C’est pour cette raison que l’on a créé notre label Le Pacte. On a signé notre premier rappeur, KTG. On se lance dans cette aventure avec beaucoup d’ambitions. En tant que beatmaker, on a un peu fait le tour.
E : On aime accompagner de jeunes profils et les faire grandir.
S : Ça pourrait être cool d’explorer un nouveau territoire comme les États-Unis.
Avec quels artistes rêvez-vous de travailler ?
S : Dans le rap français, ce serait sympa de collaborer avec Booba pour la symbolique, de recroiser Gazo et Hamza. À l’international, je kifferais Travis Scott et Drake.
E : Je rejoins Sokol sur les noms cités.
Que pouvez-vous teaser pour la suite ?
S : Actuellement, on prépare un album multi-artistes. On a poussé notre empreinte musicale au maximum. Ça devrait sortir courant 2027. Il y a de belles surprises.
E : Ce sera l’occasion pour le public d’explorer ce que l’on fait de mieux. Il n’y aura aucune concession sur ce projet.
S : Pour conclure notre discussion, je voulais passer un message aux beatmakers. Il ne faut jamais abandonner. Quand ça prend, le métier est très cool. Il faut bosser, être sérieux et développer le côté business. Il y a plein de sources de revenus que l’on ne soupçonne pas. J’aurais aimé que l’on me donne ces conseils.
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