Depuis quelque temps, un son s’impose de plus en plus dans le rap français : le coupé-décalé. De Theodora à Tiakola en passant par Jeune Morty, de nombreux artistes s’inspirent aujourd’hui de ce mouvement né au sein de la diaspora ivoirienne à Paris. Entre héritage culturel, influences transnationales et nouvelles expérimentations musicales, retour sur un phénomène qui insuffle une énergie nouvelle au rap français.
Yardland le samedi 4 juillet dernier… Dans un concert surprise, en mode pétage avant l’heure (et l’arrivée attendue de Logobi GT le dimanche), Tiakola débarque dans la liesse générale. Le morceau vedette du show ? Mélo Décalé, joué trois fois au total, pour une entrée triomphale et deux fois en guise d’au revoir, avec un public aussi chaud que les 32 degrés de l’Hippodrome de Vincennes. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, de l’engouement et de la nostalgie que génère aujourd’hui le coupé-décalé dans le rap et les musiques diasporiques francophones.
Parce que Le Prince de la mélo n’est pas le seul à avoir mêlé cette musique, créée par les Ivoiriens au début des années 2000, à sa proposition musicale : Theodora sur Miss Kitoko, Ino Casablanca pour son freestyle Booska-P ou plus récemment La Mano 1.9 avec son titre JET SET, référence au groupe la Jet Set…. Le coupé-décalé se mélange aujourd’hui au rap pour former de nouvelle musique pop et hybride dans laquelle on sent le métissage des artistes et leur fort attachement à leurs racines diasporiques.
“Le but c’était vraiment de faire l’intéressant : qui a le plus d’argent, qui a le plus de champagne, qui a le plus beau vêtement…”
Justement le coupé-décalé, s’il est ivoirien c’est aussi et surtout une musique de diaspora puisqu’il n’a pas vu le jour à Abidjan mais… à Paris. Retour au début des années 2000, en 2001 précisément. Dans les boîtes de nuit parisiennes, de jeunes Ivoiriens flexent en soirée en dansant sur des morceaux de musiques congolaises et payent les DJ pour qu’ils les encensent au micro. “Le but c’était vraiment de faire l’intéressant : qui a le plus d’argent, qui a le plus de champagne, qui a le plus beau vêtement…”, se souvient David Tayorault, qui fait partie des compositeurs qui ont façonné l’esthétique musicale du genre après sa création. Ces jeunes, ce sont ceux de la Jet Set, groupe qui deviendra une référence du coupé-décalé et auquel nombre de rappeurs font allusion aujourd’hui dans leurs textes (LA JET de Saki225 ou JETSET de la Mano pour ne citer qu’eux).
À leur tête, on retrouve Douk Saga, l’un des visages de ce mouvement à qui l’on en attribue souvent la création. À l’époque, ces jeunes Ivoiriens n’ont pourtant aucune velléité de créer un genre musical ou même de construire des carrières d’artistes. Mais leur manière d’être opulente et leur capacité à se créer des personnages pour échapper au racisme et à la précarité de leur quotidien, rencontrent un écho immédiat. Dans cette énergie, ils créent les bases des premiers pas de danse qui deviendront les références du coupé-décalé.
Un symbole de la liberté du peuple ivoirien
Sortis des boîtes de nuit parisiennes, c’est en rentrant au pays que les diasporas ivoiriennes ramènent le mouvement coupé-décalé au peuple ivoirien. Et c’est en Côte d’Ivoire que les compositeurs et les DJ vont créer une musique coupé-décalé identifiable. “C’est une musique syncopée…. C’est très énergique entre 120/125 avec 140 BPM avec beaucoup de percussions sèches avec des boucles souvent répétitives”, résume Crystallmess, Dj, compositrice et productrice d’origine Ivoirienne. Parmi les pionniers de ce son, on retrouve notamment le compositeur David Tayorault. Il a travaillé avec les grands noms du genre comme Douk Saga et estime même avoir créé la musique coupé-décalé : “Le but c’était d’en faire quelque chose d’ivoirien. On a pris un peu de makossa et aussi les atalakus et les guitares des congolais et on a gardé ça mais en rhabillant tout autour. On l’a mis à notre sauce. Et c’est justement ça, ce mélange, qui est purement ivoirien : on a l’habitude d’être traversé par de nombreuses influences musicales”, explique-t-il avant de préciser : “Quand les DJ ont commencé à produire des sons coupé-décalé et à les jouer, ça a pris tout de suite.”
En parallèle, la Côte d’Ivoire est frappée en septembre 2002 par une tentative de coup d’État, qui dégénère en rébellion armée et divise durablement le pays en deux. Un couvre-feu est adopté. Face à une vie nocturne verrouillée et anxiogène, des fêtes sont organisées dans les maquis, ces bars/restaurants où l’on joue de la musique. Et c’est le coupé-décalé qui donne le ton : logique quand on sait que cette musique a été créée pour s’évader de son quotidien et pour se créer un personnage. Jusque dans ses pas de danse on est fort (Fouka-fouka) et on est fier (faro). Comme la rumba au Congo, l’amapiano en Afrique du Sud ou le makossa au Cameroun, le coupé-décalé devient le symbole culturel de la Côte d’Ivoire et de la liberté du peuple. Et même s’il s’installe dans tous les foyers ivoiriens, il ne cesse pas pour autant d’être une musique diasporique : il poursuit ses allers-retours entre Abidjan et Paris, notamment grâce aux cassettes et aux DVD qui circulent dans les familles ivoiriennes de France.
“Le coupé-décalé, c’est depuis l’enfance avec des cassettes comme la série Ivoire Feeling par exemple. Il y avait des disquaires dans les endroits comme Château-Rouge, très fréquenté par les diasporas africaines. Mon père qui est ivoirien, allait chercher ces DVD-là et les ramenait à la maison. On regardait ça toute la journée !”, se souvient Crystallmess. “À la télé, on n’allait pas encore trop deep dans le coupé-décalé ou le zouglou. Donc pour écouter de la musique ivoirienne, tu étais obligé d’acheter les DVD comme Ivoire Feeling sur lesquels tu avais les Sagacité de Douk Saga, la Jet de la Jetset… etc etc”.
“Pour “Ivoire Feeling”, tu entends les grosses basses et des sortes de cloches, des repères assumés de la trap.”
“Ivoire Feeling, c’est une référence directe à la série de DVD, ce n’est pas un titre random. Et il y en a eu plusieurs volumes, le 1, le 2…etc et le fait que Jeune Morty utilise ce jargon-là, “vol.1” pour nommer sa mixtape, c’est aussi une référence à ces DVD”, explique Crystallmess, qui a hosté toute la mixtape de Morty, comme un rappel à la fois aux premiers disques de trap d’Atlanta mais aussi aux atalakus du coupé-décalé, ces manières empruntées aux congolais de dédicacer, d’encenser le chanteur dans les morceaux.
Autant de classiques qui ont bercé les jeunes ivoiriens qui ont grandi en France, comme Jeune Morty. Rappeur versé dans une trap nonchalante dont les 808 lourdes et rebondies contrastent parfois avec des mélodies planantes, Jeune Morty commence à mélanger le coupé-décalé avec sa musique dès 2025 et la sortie du titre Ambiance 2000. Mais c’est en 2026 que cette proposition hybride rencontre un vrai le plus de succès avec Ivoire Feeling, l’introduction de sa dernière mixtape Jeune Morty Vol.1.
Un exemple d’équilibre trap/coupé-décalé qu’on retrouve aussi dans le son de Morty. C’est VKKNG, compositeur à qui l’ont doit des morceaux comme Bieber mais aussi et surtout Ambiance 2000 et Ivoire Feeling qui l’explique : “Depuis que je connais Jeune Morty, il m’a toujours envoyé un tas de sons coupé-décalé. Et même sans en utiliser la rythmique on a toujours placé des petits samples ou des références à droite à gauche dans sa musique.”
Mais c’est en rentrant d’un voyage à Abidjan que Jeune Morty décide de passer la vitesse supérieure, de faire un coupé-décalé à sa sauce : “Ambiance 2000, c’est celui qui est le plus hybride. On a fait la mélodie d’abord, un truc assez planant, aérien et on a ajouté les percussions coupé-décalé derrière avec une grosse basse qui n’a rien à voir. Pareil pour Ivoire Feeling, tu entends les grosses basses et des sortes de cloches, des repères assumés de la trap. Mais il y a la rythmique coupé-décalé, les synthés typiques des inspirations ivoiriennes de Morty et il rappe carrément en bambara dessus à certains moments !”, détaille le compositeur.
Le clip du morceau Ivoire Feeling de Jeune Morty, avec la présence de Lino Versace :
Ce titre, s’il n’est pas un tube comme certains morceaux de Ninho ou de Tiakola, rencontre un vrai succès d’estime : “Je pense qu’il a lancé quelque chose par rapport au coupé-décalé. Que d’autres artistes ont pu l’écouter et se dire “mais en fait je peux être crédible en faisant de la trap ou du rap mais aussi en reprenant les sonorités de chez moi”, estime VKKNG.
Comme Jeune Morty, d’autres mélangent rap et coupé-décalé de manière bluffante. Sur la scène émergente, on peut notamment citer Sleepypierre qui aime mélanger des voix pitchées à la Playboi Carti ou à la Pi’erre Bourne avec des rythmiques
coupé-décalé et makossa ou une Supremnova dont on sent l’influence du rap de ratchet à la Nicki Minaj sur son titre coupé-décalé PPPÉTARD. Selon cette dernière, trap et coupé-décalé ont beaucoup plus à voir que ce que l’on pourrait croire : “Quand tu regardes les artistes coupé-décalé, ils ont ce côté ostentatoire, presque m’as-tu-vu que j’adore, comme les trappeurs américains ont aussi cette opulence d’une certaine façon. Je m’avance peut-être mais ça reste des musiques portées par des personnes noires : ils ont aussi ce côté création de personnage, se la péter à l’africaine.”
Une influence qui dépasse le cadre de la musique
Pour Crystallmess, s’ils sont comparables à des rappeurs, les stars du coupé-décalé étaient en avance sur eux, dans leur façon de s’habiller notamment : “C’était des fashions. Ils portaient du Issey Miyake avant tout le monde, des vêtements super féminins dans une ère pré A$ap Rocky, pré-Young Thug. Ils cassaient les codes du genre. C’est pour ça que les gens utilisent beaucoup le coupé-décalé dans leur moodboard aujourd’hui que ce soit dans la musique ou dans les vêtements.” Tenues flashy, silhouettes androgynes, jeans slims bien serrés… À l’époque, les accoutrements choquent même dans la famille de la DJ : “Du côté antillais de ma famille, quand ils venaient à la maison ils étaient en mode “what the fuck” des trucs serrés comme ça ?! Et je pense que ça a vraiment changé la masculinité des hommes africains. Les gars du coupé-décalé avaient leur délire ils en avaient rien à foutre.”
Cette envie d’être soi-même et de liberté sans concession revient sans arrêt des premiers artistes coupés-décalés jusqu’à ceux qui le font évoluer aujourd’hui. Plus qu’un simple phénomène, la hype qui existe en France autour du coupé-décalé témoigne de cette envie de revendiquer ses racines chez les Ivoiriens mais aussi chez toutes les diasporas du continent. “Quand je parle du coupé-décalé, j’aime bien dire que c’est une musique africaine d’origine ivoirienne parce que c’est un mélange”, rappelle David Tayorault. Le coupé-décalé ne s’est d’ailleurs pas limité aux foyers ivoiriens : il a circulé chez plusieurs diasporas africaines.
Ainsi chez des congolais comme Theodora, “Miss Kitoko” se présente comme une évolution de son esthétique Boss Lady avec ce rythme ivoirien. Lorsque le coupé-décalé se mêle à la mélo (toujours chez les congolais), il se transforme en mélo-décalé chez Tiakola. Quant à Sleepypierre et Supremnova… Ils ne sont pas ivoiriens mais respectivement français et suissesse d’origine camerounaise. “On a ce besoin de dire qu’on vient de quelque part et on a besoin de le montrer. Et puis c’est notre moment. J’ai une pote qui habite à Atlanta et elle me raconte qu’aujourd’hui dans les clubs là-bas, ça danse sur “Pilé”. Je pense qu’on voit un vrai tournant dans la musique afro-diasporique, c’est notre tour”, analyse Supremnova.
“Moi j’ai passé une partie de mon enfance en Côte d’Ivoire et je n’ai jamais réfléchi au fait de faire de coupé-décalé ou non, c’est venu comme ça, c’était organique. Carrément, je crois que le tout premier son que j’ai fait… c’était un son logobi”, raconte de son côté Sleepypierre.
“Pour moi, c’est une réponse diasporique des cités de France à la tecktonik.”
Danse de loubards née en Côte d’Ivoire dans les années 80, le logobi a évolué en arrivant en France dans les années 2010 et s’est mué en une danse différente et surtout en une musique à part entière, inspirée du coupé-décalé. “Pour moi, c’est une réponse diasporique des cités de France à la tecktonik. Ça se voit dans les mouvements de danse et dans le son. On a pris ce rythme du coupé-décalé sauf que ça va plus vite, genre 150 BPM, tu sens les influences du hardstyle et de la techno… On a enlevé les cuivres et l’instrumentation : c’est très digitalisé et plus direct”, détaille Crystallmess. Un son qui mélange les influences européennes/occidentales des diasporas avec la musique de leur foyer… à l’image des hybridations coupés-décalé dont il est question dans cet article : le logobi aussi constitue une forme de musique afro-diasporique.
Et ce n’est pas le seul. On peut citer des propositions comme la mélo de Tiakola qui combine des influences de gospel congolais, de rumba, de trap américaine et de rap de quartier français. Le Triangle des Bermudes et son afrobeat influencé rap et son de club parisien ou encore les hybridations entre musique afro-caribéennes et variété ou pop de Theodora sont d’autres exemples.
Pour Crystallmess, toutes ces propositions témoignent d’une “régionalisation de la musique” dont le public est friand aujourd’hui : des artistes qui proposent un son à leur image, plutôt qu’un son générique. “En fait, ce sont des musiques à l’image de nos métissages”, résume Supremnova. Sleepypierre, lui, assure que son processus de création est tellement organique qu’il conscientise à peine les hybridations de sa musique : “C’est tellement naturel… Ça vient tout seul. Et c’est vrai que maintenant que tu le dis, je pense qu’Atlanta et le rap, ça m’a beaucoup influencé mais je n’y avais jamais pensé avant qu’on en parle. Moi, je veux juste faire la musique africaine que je kiffe !”
Une tendance qui insuffle une énergie nouvelle au rap français
Ce phénomène ne se limite pas à la France, on l’observe ailleurs en Europe, notamment en Angleterre. Impossible par exemple de passer à côté de Bongology. Ce collectif de 7 artistes/compositeurs franco-britanniques propose un mélange entre coupé-décalé, mélodie congolaise, rap américain et surtout UK, qu’ils appellent bongo. On retrouve leur patte sur des titres très RnB comme BB Bringue chez D Juno en France mais aussi outre-Manche sur des morceaux comme Pattern pour SINN6R et Lancey Foux avec des batteries coupé-décalé discrètes qui s’intègrent parfaitement à la trap des deux artistes britanniques.
Outre Bongology, on peut aussi citer Brazy anglaise d’origine nigériane (qu’on retrouve sur MON BÉBÉ de Theodora) ou JayO qui fusionne afrobeats et RnB (qu’on a pu voir en featuring sur Tralala avec Aya Nakamura). “Il y a une vraie communauté afro-européenne qui est en train de se créer et ça passe par la musique. On est la deuxième ou troisième génération arrivée du continent. Plus on va avancer, plus la culture musicale va être généralisée et pas uniquement pays par pays. Moi, je ne suis pas ivoirien ou congolais mais je peux faire du coupé-décalé ou de la rumba. Et on n’est qu’au début de ces mélanges musicaux”, analyse Sleepypierre.
Alors que le rap constituait le principal espace d’expression des diasporas africaines, il semble que la musique diasporique soit maintenant au centre de nouveaux sons développés par les jeunes générations sous l’horrible étiquette “musique urbaine”. Désireux de s’émanciper de toute étiquette, alors que le rap voit sa domination se réduire à petit feu, les artistes des diasporas africaines de France et même d’Europe comptent bien mettre les musiques du “bled” au premier plan : “Généralement, dans pas mal de propositions hybrides, on prend des mélodies, des rythmes afro et on les met sur des drums rap. Nous, on fait l’inverse. On prend une mélodie rap, genre le sample de Pi’erre Bourne sur “Porte” et on met des percussions makossa. Je trouve ça grave stylé : on ajoute le rap sur les musiques de chez nous et non plus l’inverse.”
Dans une Europe où les idées xénophobes et racistes de l’extrême droite se sont normalisées ces dernières années, la montée d’une scène musicale diasporique et afropéenne devrait en effrayer plus d’un : c’est peut-être Mélo-décalé qui pourrait achever le fameux “grand remplacement” condamné par l’extrême droite. Et c’est pour ça qu’on adore ce morceau.
Lucas Désirée