« Je dois faire les choses à ma manière. » C’est avec ces mots que Rihanna lance l’era ANTI.
Le huitième album de la chanteuse originaire de la Barbade marque un véritable tournant dans sa carrière. ANTI est le manifeste d’une artiste libérée de toute contrainte, qui s’affranchit des attentes pour imposer sa vision.
Une décennie plus tard, l’album n’a jamais quitté nos playlists. Rihanna reste écoutée aux quatre coins du monde.
À chaque nouvelle apparition publique, ses streams repartent à la hausse. Son show lors de la mi-temps du Super Bowl en est la parfaite illustration.
Pour son 10e anniversaire, Booska-P vous replonge dans cette œuvre intemporelle.
Où en était-elle avant ANTI ?
Avant la sortie de ANTI, Rihanna est à un tournant de sa carrière.
Au sommet de son art, elle enchaîne les hits planétaires calibrés pour les radios, tout en cultivant une image provocatrice, mais parfaitement maîtrisée. Surtout, sa productivité atteint un sommet avec sept projets en sept ans.
L’artiste barbadienne ressent alors le besoin de s’émanciper de la pression de l’industrie musicale. Ce changement se traduit notamment par son départ de Def Jam Recordings pour rejoindre le label de JAY-Z, Roc Nation.
Pour cela, elle prend le temps nécessaire et s’entoure de la fine fleur de la musique américaine : SZA et Drake en featuring, ainsi que Boi-1da, Hit-Boy, Mustard, No I.D. et Jeff Bhasker à la production.

C’est la première fois que l’on était aussi longtemps sans Rihanna.
Quatre années seront nécessaires avant l’aboutissement du projet. « Rihanna n’a jamais été considérée comme une simple chanteuse. Ses albums n’avaient pas toujours été respectés à leur juste valeur. Elle était devenue une présence familière pour les auditeurs, presque une habitude. C’est la première fois que l’on était aussi longtemps sans elle », notifie Pookie, analyste musical.
Pour faire patienter son public, la chanteuse publie quelques singles qui deviennent rapidement des tubes, comme « Bitch Better Have My Money » et « FourFiveSeconds », en collaboration avec Kanye West et Paul McCartney.
ANTI voit finalement le jour avec la volonté assumée de prendre tout le monde à contre-pied. « À ce stade de sa carrière, elle peut se permettre un pas de côté, expérimenter sans réelle pression ni conséquences. Ce n’est que du bonus », lâche Caroline Hamelle, journaliste et autrice du livre « Rihanna, femme et icône ».

À ce stade de sa carrière, elle peut se permettre un pas de côté.
Un virage artistique qui fait débat
Publié le 28 janvier 2016 sur Tidal avant de sortir mondialement le lendemain, ANTI ne fait pas l’unanimité.
Les médias ne sont pas convaincus par ce projet « déroutant ». Au point que le New York Times en parlait comme « d’un album que l’on enregistre quand on n’a pas besoin de vendre des disques ».
ANTI surprend et divise même une partie des fans. Rihanna y dévoile un long-format moins pop, avec des structures plus libres et des rythmes plus ralentis qu’à l’accoutumée.
Aucun single n’est évident au lancement. « Riri » crie son désir de plus jouer selon les règles de l’industrie. « Sans Unapologetic, ANTI ne peut exister. En 2012, Rihanna est marquée par ses démons. Quatre ans plus tard, c’est une autre femme. Une maturité se dégage de ses textes et de sa musicalité », développe Elena Oliveri, journaliste musique et podcast producer de Remember The Time.

Le titre est d’ailleurs explicite : ANTI renvoie à l’anti-pop, à l’anti-format et plus largement à l’anti-compromis. « Elle s’exprime enfin totalement. Elle est au maximum de son individualité en tant que femme », insiste Caroline Hamelle.
La chanteuse fend l’armure et laisse transparaître ses émotions les plus brutes. Elle aborde le désir, les failles et la colère sans filtre apparent. « ANTI s’inscrit dans la construction de son image de femme libre et indépendante. Elle est en alignement entre sa personne et son art », indique Pookie.
En résumé, ANTI reste l’album le plus fidèle à Rihanna : à la fois le plus audacieux et le plus intime de sa discographie. « Je n’aime pas écouter ma musique, mais avec ANTI, c’est différent. C’est le seul album à travers lequel je peux vivre une expérience extérieure », confiait-elle en 2025 dans les colonnes de Harper’s Baazar.
Réalisée par Roy Nachum, la pochette est en parfaite adéquation avec le contenu de l’album. On y retrouve une photo de Rihanna enfant, recouverte d’un poème en braille de la poétesse Chloe Mitchell.

Sur les 16 titres de la tracklist (ndlr : en comptant la version deluxe), « Riri » se transforme en véritable caméléon musical. On y retrouve du R&B minimaliste, du hip-hop, de la soul, du dancehall, du reggae, des ballades, du lo-fi, une pop plus déconstruite et des influences doo-wop. Des morceaux comme « Higher » et « Needed Me » mettent en avant sa puissance vocale avec une grande justesse.
Rihanna va même jusqu’à réaliser une reprise de Tame Impala sur « Same Ol’ Mistakes » et construire « Goodnight Gotham » autour d’un sample de Florence and The Machine.
Qu’on ne s’y trompe pas, ANTI n’est pas un album complexe, mais un disque à la production particulièrement soignée et riche.
ANTI s’inscrit dans la construction de son image de femme libre et indépendante.
Convaincre sur le long terme
Le triomphe commercial de ANTI n’est pas immédiat. Rihanna mise sur une promotion plus mystérieuse, marquée par une rare présence médiatique.
Dans un premier temps, la stratégie s’apparente à un demi-échec, avec des chiffres décevants lors de la première semaine d’exploitation au regard de son statut : environ 130 000 ventes.
Nommée à six reprises aux Grammy Awards en 2016, elle repart les mains vides de la cérémonie.

ANTI trouve néanmoins son public sur la durée, porté par un succès progressif. En effet, l’album a passé plus de 500 semaines dans le Billboard Top 200. Rihanna devient la première artiste noire à battre ce record. Aux États-Unis, ANTI est certifié six fois en platine.
En France, ANTI se hisse à la cinquième place du Top Albums à sa sortie. Le disque est aujourd’hui certifié triple disque de platine, soit plus de 300 000 ventes.
ANTI demeure un album de rupture, porté par la liberté et l’audace. Un projet qui n’a jamais cherché à séduire l’unanimité, mais qui s’est progressivement imposé comme l’une des références majeures de la pop des années 2010.

Le disque n’a pas pris une ride. Il est sous botox depuis 10 ans.
Quel impact ?
Dix ans plus tard, le constat est sans appel : ANTI est un véritable chef-d’œuvre. « C’est la consécration de Rihanna. Plus que jamais sur ce disque, elle montre qui elle est avec ses qualités et ses défauts. Les gens apprécient son authenticité », appuie Pookie.
En refusant de suivre les tendances au moment de sa conception, Rihanna a façonné un album intemporel. Elle ne s’est pas adaptée au mainstream : c’est le mainstream qui s’est, en partie, aligné sur elle. En cela, ANTI n’a rien perdu de sa modernité. « Le disque n’a pas pris une ride. Il est sous botox depuis 10 ans. Rihanna pourrait le sortir aujourd’hui sans aucun problème », reprend Pookie.
« Love On The Brain » et « Needed Me » sont devenus des tops carrières. Quant à « Work », le morceau a influencé toute une génération d’artistes et a redéfini les codes du hit mondial. Les trois titres ont tous dépassé le milliard d’écoutes sur les plateformes de streaming. « C’est devenu un classique, au point qu’on en parle encore dix ans plus tard. Si tu ne sais pas qu’il est sorti en 2016, il est presque impossible de le dater », déclare Elena Oliveri.
Globalement, ANTI a ouvert la voie à une nouvelle scène, moins cloisonnée dans son approche des genres musicaux. « De nombreuses jeunes figures actuelles, comme Tyla, citent ANTI comme une référence » rappelle Pookie.

De son côté, le public ne semble pas se lasser du projet. En effet, ANTI est aujourd’hui l’album le plus écouté de Rihanna sur les plateformes, avec plus de 10 milliards de streams.
Ces performances maintiennent la chanteuse parmi les artistes les plus écoutés au monde. Sur Spotify, elle cumule plus de 110 millions d’auditeurs mensuels.


ANTI s’inscrit aussi dans une esthétique plus large, où ses choix de looks originaux et avant-gardistes ont contribué à redéfinir les codes de la mode pop. « Je n’aime pas ce qui est trop évident », avançait Rihanna lors de l’ANTI World Tour au Barclays Center de Brooklyn en mars 2016.
Icône stylistique autant que musicale, Rihanna impose une liberté d’expression qui dépasse la scène et les studios. « La prise de risque du disque se manifeste aussi dans l’aspect visuel et les looks qui l’accompagnent. Pour les grands événements, son styliste Mel Ottenberg l’habille notamment avec des pièces de la marque Y/Project. Elle privilégie des marques pointues et branchées. Rihanna gagne en liberté artistique, aussi bien sur le plan musical que vestimentaire. Elle travaille aussi avec des stylistes émergents comme Jahleel Weaver, avec qui elle collabore au quotidien », ajoute Caroline Hamelle.





Son influence sur les tendances est indiscutable, allant des clips jusqu’à la démocratisation de mouvements comme le twerk.

De nombreuses jeunes figures actuelles, comme Tyla, citent ANTI comme une référence.
Un faux retour imminent
En une décennie, les auditeurs de « Riri » n’ont eu que deux singles à se mettre sous la dent : « Lift Me Up » pour Black Panther : Wakanda Forever en 2022 et « Friend Of Mine » pour le film Les Schtroumpfs en 2025.
La chanteuse a mis sa carrière musicale entre parenthèses pour se concentrer sur son rôle de businesswoman et sa passion pour la mode. « La mode a toujours été mon mécanisme de défense », détaillait Rihanna lors du défilé Fenty Puma à la Fasion Week de Paris en 2017.
Elle a notamment lancé sa ligne de lingerie Savage x Fenty et sa marque de beauté, Fenty Beauty. « Rihanna s’est progressivement créé une image de vraie fan de mode. Elle est passionnée et passionnante. Chacune de ses apparitions est scrutée, car elle raconte des choses par ses tenues. Elle s’intéresse énormément à la création », explique Caroline Hamelle.
Son couple ultra-médiatisé avec A$AP Rocky, la naissance de ses trois enfants ainsi que ses nombreuses apparitions lors de défilés font de Rihanna l’artiste absente la plus présente au monde.

Au fil de ces dix années, les rumeurs d’un retour se sont multipliées. Un album entier de reggae était même évoqué.
Une chose est sûre : elle est retournée plusieurs fois en studio, sans que cela n’aboutisse à la sortie d’un neuvième long-format. La faute à un perfectionnisme exacerbé. « À chaque fois, je me disais : “Non, ce n’est pas moi. Ce n’est pas bien. Ça ne correspond pas à mon évolution. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas jouer ça pendant un an en tournée”. Je ne peux pas proposer quelque chose de médiocre. Après une aussi longue attente, autant attendre encore un peu », confiait-elle dans le magazine Harper’s Bazaar en 2025.
D’après The Daily Mirror, Rihanna aurait assez de morceaux pour sortir au minimum deux projets.
Plus les années passent, plus je me dis que ce serait une bonne chose de terminer sa carrière sur ANTI.

À l’instar du duo PNL, les fans de « badgalriri » ne semblent plus attendre de nouveautés sonores à tout prix. Avec le temps, l’absence d’inédit a déplacé le rapport à son œuvre. Il ne s’agit plus seulement d’attente d’un album, mais de la consolidation d’un statut déjà acquis, presque mythifié.
Durant sa pause, la pop a profondément évolué, portée par de nouveaux codes, de nouvelles esthétiques et une nouvelle génération d’artistes. Dans ce contexte, une question demeure : Rihanna aura-t-elle la capacité de s’adapter à ce paysage transformé sans renier son identité artistique ? « Ce serait intéressant de voir ce qu’elle proposerait, car la musique a beaucoup changé. Plus les années passent, plus je me dis que ce serait une bonne chose de terminer sa carrière sur ANTI. Je tiens surtout à ce que les gens se rendent compte de ce qu’elle a accompli en à peine treize ans de carrière. Si jamais elle ne revient pas, tant pis pour nous : on aurait dû davantage l’apprécier », insiste Pookie.
ANTI est devenu au fil des années une œuvre de référence, avec une dimension particulière dans sa discographie. L’album incarne un aboutissement artistique qu’il serait difficile de dépasser sans fragiliser cet héritage déjà solidement installé.

Avec plus de 250 millions de disques vendus dans le monde, la légende de Rihanna est solidement installée. ANTI continue, lui aussi, de prospérer.