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BOUYON TO DI WORLD : comment le genre a conquis le monde

BOUYON TO DI WORLD : comment le genre a conquis le monde

Niska, Dinos, Rsko, Soolking ou même Shay… Tous se sont essayés au bouyon, un rythme caribéen frénétique, une sorte de transe avec des cloches, du tambour, des basses et de la batterie qui partent dans tous les sens.

Depuis le raz-de-marrée de Théodora, Kongolese sous BBL, le premier bouyon certifié en France (et aujourd’hui diamant), les rappeurs se sont rendus compte de ce que le bouyon peut leur offrir : une musique dansante, festive qu’on a réussi à adapter au rap francophone, bref, le cocktail parfait. Et le public stream : avec quelques titres certifiés ces derniers mois comme “Adriano” de Niska (Platine) ou “PROZACZOPIXAN” de Vald (Or), le genre musical n’a jamais été aussi tendance et semble s’être glissé dans tous les disques durs des rappeurs.

Ce bouyon qu’on entend aujourd’hui dans tous les disques de rap francophone, est directement inspiré de celui de la Guadeloupe. S’ils n’ont pas inventé le genre, les Guadeloupéens se sont réappropriés cette musique au point de créer leur propre scène qui, elle aussi, n’a jamais été aussi exposée avec des artistes comme Holly G ou 1T1 pour la porter. Le hit Bouwey de ce dernier a d’ailleurs fait le tour du monde, des quartiers de Pointe-à-Pitre jusqu’aux écouteurs de la rappeuse britannique Stefflon Don. Plus que les rappeurs francophones, le bouyon s’exporte aussi chez les artistes africains comme Fior 2 Bior ou plus récemment Rema avec Kelebu.

Au sommet de sa popularité aujourd’hui, le genre est pourtant né bien avant 1T1 ou Théodora sur une petite île des Caraïbes, entre la Martinique et la Guadeloupe : la Dominique.

Une musique de carnaval

Sur cette île, à la fin des années 80, un chanteur du nom de Rah Pitters veut créer un son à la fois populaire, moderne qui représente le patrimoine dominiquais mais aussi ce qu’on écoute sur l’île. Lui et son groupe Windwand Carribean Kulture (WCK) s’inspirent des rythmes populaires de l’époque dans les Caraïbes : la soca, la kadans, le calypso, le zouk, le konpa, et toutes les autres sonorités qu’on y écoute. À cela, ils ajoutent les rythmes typiques de la Dominique, comme le lapo kabwit, le bèlè et le jingping. 

Ce grand mélange sera nommé “bouyon” en référence à une soupe qu’on mange à la Dominique (et dans les Caraïbes) et dans laquelle on retrouve des ingrédients nombreux et variés… à l’image du son créé par WCK.

https://www.youtube.com/watch?v=Gn_5je2nXJw

Dès sa création, on entend principalement le bouyon dans les carnavals, des fêtes spectaculaires, véritables exutoires dans les cultures caribéennes héritées du temps des esclaves. Le rythme du bouyon correspond à cette frénésie : “On joue surtout sur la batterie et la basse, c’est très rythmé. Quand Rah Pitters et WCK ont créé cette musique, on a commencé à jouer ça dans les carnavals. Sur les chars, dans les rues, les gens sont devenus fous.” explique J2mothebeatcookerthebeatcooker, Dj et surtout compositeur, membre avec J2modj du duo J2mo, pionnier du bouyon en Guadeloupe. “Le bouyon se jouait à 156 BPM (Battements Par Minute) et ça a augmenté de plus en plus jusqu’à 160 même 164.” Pour donner un ordre d’idée, c’est encore plus rapide que de la drill UK, qui se joue souvent à 140 BPM.

À l’image du dancehall en Jamaïque ou du zouk en Guadeloupe, le bouyon s’impose comme un symbole culturel fort de la Dominique. De grands noms du bouyon se sont réappropriés le genre depuis que Rah Pitters et WCK l’ont créé, comme par exemple Triple K, Asa Banton ou plus récemment Ridge. Popularisé par ces noms et joués dans les carnavals caribéens, le bouyon s’est installé un peu partout dans les Caraïbes donnant naissance à plusieurs variantes, comme le “bouyon warm up”, un style plus lent qu’on retrouve par exemple aujourd’hui sur le titre “Castries” de Meryl et MiiMii KDS.

Si le bouyon s’est démocratisé dans les Caraïbes, c’est en Guadeloupe que le genre a trouvé le plus d’écho à la fin des années 2000. À l’époque on y écoute déjà du Jump-up, un style proche du bouyon, “mais le bouyon en tant que tel, c’est l’immigration dominiquaise qui nous l’a ramené”, se souvient J2mothebeatcooker.

D’ailleurs, le premier visage du “bouyon gwada” n’est pas un Guadeloupéen mais bien un Dominiquais installé en Guadeloupe, Suppa. Un nom que J2mothebeatcooker connaît très bien : “C’est moi qui ai fait les premiers instrumentaux de Suppa et même les premiers sons bouyon en Guadeloupe. On a commencé un peu avant 2010.”

Pour J2mothebeatcooker, il était hors de question de plagier les Dominiquais : “On voulait faire notre truc. On a mis les percussions du bouyon à notre sauce mais on était surtout concentrés sur les leads, les synthés, les mélodies. On mélangeait les percus avec des éléments rap, trap, ou même électro ! J’utilisais pas mal de plug-in de house par exemple”,  détaille le beatmaker.

“À l’époque, il fallait aller en Dominique récupérer les sons originels et nous, on n’avait pas ce truc live. Donc créer via des logiciels avec cet aspect digital, ça nous a aidé à construire notre propre bouyon.”

C’est via le monde de la nuit que se lance le bouyon en Guadeloupe. En plus de Suppa, le nom de Vadore est souvent cité lorsqu’on parle de la naissance de la scène bouyon de l’île. Ce producteur et organisateur de soirées guadeloupéen fait partie des premiers à avoir investi sur le genre musical. “On organisait nos soirées nous-mêmes” explique J2mothebeatcooker, “Vadore nous suivait, il faisait descendre des chanteurs de bouyon dominiquais dans nos soirées”.

Mais à ses débuts, le bouyon reste cantonné à un public underground. “C’était une musique ghetto, c’étaient les mecs de la rue qui écoutaient ça”, se souvient Aknose, chanteur guadeloupéen réputé pour ses morceaux de bouyon. “Ce n’était pas tendance comme aujourd’hui. Les organisateurs de soirée n’aimaient pas ça”, ajoute J2mothebeatcooker.

Les autorités ont carrément voulu interdire le bouyon vers 2011/2012. Mais c’est festif, très rythmé, parfait pour les soirées.”

Plus digital que le bouyon originel dominiquais et souvent chanté en créole, le bouyon guadeloupéen est aussi réputé pour être cru, avec des allusions au sexe aussi nombreuses qu’explicites et des danses provocatrices à deux, dans une débauche qui (encore une fois) colle parfaitement à l’esprit d’exutoire du carnaval.

“À l’époque ce qu’on chantait, c’était tellement trash, qu’on se demandait si ce n’était pas la propagande du sexe.” se rappelle Aknose. “Les autorités ont carrément voulu interdire le bouyon vers 2011/2012. Mais c’est festif, très rythmé, parfait pour les soirées. Les gens ne voulaient plus entendre autre chose : si tu ne jouais pas de bouyon, ta soirée devenait fade. Du coup, tout le monde s’est mis à en jouer”, analyse J2mothebeatcooker.

Dans le sillage de Suppa, J2mothebeatcooker et Vadore, de nombreux artistes s’établissent avec des titres bouyon de référence. Une vraie scène se forme. Parmi ses noms les plus importants, on retrouve dès 2010 deux groupes de femmes majeurs, les Yellow Gaza et le Gaza Girls Crew. Elles se réapproprient le caractère cru du bouyon en décrivant l’acte sexuel de leur point de vue de femme et inversent le rapport de force masculin/féminin dans leur musique. Le résultat, ce sont des hits fondateurs de bouyon guadeloupéen comme Ka ou Vlé pour le Gaza Girls Crew ou Volé Nom a Moun chez les Yellow Gaza.

Le bouyon aurait pu se cantonner aux Caraïbes, mais son rythme effréné a rapidement investi les soirées de l’Hexagone. “En 2013/2014, on jouait déjà du bouyon quand on venait mixer en France. Il y avait la communauté antillaise qui consommait déjà ça et qui poussait là-bas.” raconte J2mothebeatcooker.

D’abord écouté dans les soirées des diasporas antillaises, le bouyon s’est progressivement installé dans toutes les boîtes de nuit franciliennes aux alentours de 2020. Rien d’étonnant pour DJ Killerz, DJ et producteur Martiniquais établi dans les Caraïbes en France et à l’international. “C’est le même rythme que des sons électro ou EDM (Electronic Dance Music), qu’on écoute en France, ça parle aux gens.”

Bouyon everywhere

Pour Benjay, compositeur de rap francophone (notamment le bouyon de VALD, PROZACZOPIXAN)  guadeloupéen d’origine, “le bouyon a pris un autre tournant quand des DJs qui ne sont pas antillais ont commencé à en jouer. On en entendait partout. Carrément, j’avais des potes qui ne connaissent rien à la musique antillaise, qui venaient me faire écouter les bouyons qu’ils avaient découverts en soirée.” 

Et le premier titre qui a fait l’unanimité en club, c’est Bandit, le morceau du trio féminin des Holly G. “Depuis 4 ou 5 ans, quand je mixe en France même dans des provinces éloignées, tout le monde connaît “Bandit”. C’est en partie grâce à ce son-là, qu’on commence à identifier le bouyon comme genre caribéen en hexagone.” affirme DJ Killerz. À cela il faut ajouter les réseaux sociaux et TikTok notamment qui ont “fait exploser le truc” selon J2mothebeatcooker.

Une nouvelle génération s’engouffre alors dans la porte entrouverte par les Holly G : Theoma, Aknose, Lejuh, Pinpin OSP, récemment Miimii KDS et surtout 1T1… Les chanteurs de bouyon sont aujourd’hui partout au point de dépasser les frontières de la France.

En 2024, les Holly G ont ainsi été nommées aux BET Awards américains dans la catégorie “meilleur nouvel artiste international ». Le riddim de leur morceau Bandit produit par Litleboy, l’un des compositeurs de bouyon les plus talentueux du moment, a été repris jusqu’en Côte d’Ivoire par le rappeur Fior 2 Bior sur son titre Godo Godo.

Plus récemment, c’est la dimension qu’a prise 1T1 avec son titre Bouwéy qui impressionne, notamment aux UK ou Stefflon Don a manifesté son intérêt pour le morceau.

Devant ce succès à l’international, les Guadeloupéens commencent déjà à adapter leur musique et sont de plus en plus nombreux à intégrer de l’anglais à leur bouyon. Le dernier gros hit bouyon Sé Miimii par Miimii KDS, sorti cet été et classé dans le top 50 des meilleurs morceaux de 2025 par le média américain Pitchfork, peut en témoigner : il est chanté presque uniquement en anglais.

Bouyon et rap français

Dans les soirées, les remixs de titres rap sur des rythmiques bouyon se sont normalisés en même temps que le genre lui-même. “Les remixs de Matuidi Charo en bouyon ou le morceau de RIDGE qui reprend Lil Uzi Vert … Entendre des sons comme ça en soirée, ça a contribué à la connexion rap/bouyon”, se rappelle Benjay.


Sorti des clubs, le bouyon arrive dans les studios et les maquettes du rap hexagonal underground, en particulier chez les rappeurs issus des diasporas antillaises. Partagé entre le bouyon qu’on écoute aux Antilles, et les cultures rap et RnB qu’on consomme en Hexagone ou aux US, ils produisent une musique hybride à l’image de leur identité.

Le premier rappeur à s’affirmer avec ce style de bouyon, c’est Ricky Bishop en 2023 avec la sortie de Soukré sa #SITDOWN. C’est la naissance de ce qu’il a ensuite baptisé le new bouyon. Jersey, drill et surtout trap estampillée Atlanta… Il n’hésite pas à mélanger le Bouyon avec la trap spatiale d’un Future ou les traitements de voix signature d’un Playboi Carti, qu’il a samplé sur le titre bouyon #yeahyeahyeah notamment.

“J’ai vécu en Guadeloupe, jusqu’au lycée. J’écoutais déjà le bouyon quand c’était underground là-bas mais j’ai aussi mes influences. En respectant le Bouyon, j’ajoute une touche qui m’est propre. J’ai été le premier à bien le faire ici, ça m’a poussé à explorer le truc”. raconte Ricky Bishop, qui a sorti plusieurs EP de new bouyon depuis.

Comme Ricky, plusieurs artistes, enfants des diasporas antillaises mais aussi les plus audacieux du milieu underground, vont mélanger le Bouyon à leur univers. Quand TH sort un bouyon planant et robotique comme LE TERRAIN, Fallon développe, elle, une proposition qu’elle nomme RnBouyon qui raconte ses histoires d’amour au rythme typique de la Dominique.

“Si tu regardes, c’est le cas aussi pour KBB chez Theodora. Son interprétation, c’est vraiment son style à elle, ce n’est pas vraiment bouyon.” confirme Benjay. L’ADN pop et girly de la boss lady fonctionne une fois jouée à 160 BPM : Kongolese sous BBL fait passer la chanteuse d’un statut de rappeuse underground à celui de star nationale et propulse le bouyon jusqu’aux oreilles d’un rap plus mainstream.

J’ai fait du Bouyon pour des gros noms. C’est juste qu’ils n’osent pas encore les sortir pour l’instant. S’ils assument le truc, ça va péter encore plus.

“VALD s’était déjà pris le bouyon avant que je ne lui propose” raconte Benjay. Pour lui, impossible d’imiter les Guadeloupéens ou les Dominiquais lorsqu’on compose du bouyon pour un rappeur : “On ne fera jamais aussi bien que les spécialistes qui vivent en Guadeloupe ou en Dominique. Par contre on peut faire des sons qui tabassent comme un bouyon mais avec des mélodies qu’on maîtrise. C’est ce qu’on a fait avec PROZACZOPIXAN. Les percussions et le BPM, c’est du bouyon, par contre la mélodie c’est clairement trap. Et c’est aussi pour ça que VALD arrive à poser dessus : il a ses repères, il y a des éléments dans la prod qui lui sont familiers.”

Ces titres rap-bouyon sont tellement différents des productions de Guadeloupe ou de la Dominique, que certains connaisseurs s’insurgent. Mais pour Ricky Bishop, ce n’est pas un problème : “J’ai vu des gens dire “ah mais ce n’est pas du bouyon”, en parlant de ma musique. Quelque part, ils ont raison : c’est du new bouyon. Aujourd’hui, le fait de mélanger le Bouyon au rap et à d’autres styles se normalise ici. C’est clivant mais innovant.”

Ce bouyon hybride pourrait même s’intégrer dans le rap francophone comme un sous-genre établi, si on écoute Benjay : “Ça peut s’édulcorer dans tous les albums, ça va dépendre des artistes et ils kiffent le bouyon ici. J’en ai fait pour des gros noms ! C’est juste qu’ils n’osent pas encore les sortir pour l’instant. S’ils assument le truc, ça va péter encore plus.”

Mépris des Antilles au sein de l’industrie musicale

On pourrait s’arrêter là, mais ce serait oublier le peu de considération de l’industrie musicale hexagone à l’égard des Antillais qui ont emmené le bouyon jusqu’en France. À titre d’exemple, ce n’est qu’en 2021, que les plateformes sont arrivées aux Antilles, 12 ans après l’arrivée de Spotify en France, alors que les musiques caribéennes fonctionnent très bien ici.

Quand les Bouyons d’une Théodora ou d’un Niska cartonnent, les Guadeloupéens dont ils se sont inspirés ne bénéficient pas de la même exposition et surtout de la même rémunération. “C’est du mépris. On ne parle que des autres pendant que nous on galère. En Guadeloupe on ne peut pas vivre que du bouyon, on ne fait pas de disque d’or ni de disque de platine, on ne nous prend pas au sérieux”, résume Aknose.

C’est bizarre de reprendre du shatta, du zouk ou du bouyon et de ne jamais bosser avec les artistes de là-bas.

Il a ainsi fallu attendre octobre 2025 pour voir les Holly G, signées en artistes dans une structure hexagonale (Sony Music et la maison RCA), alors que leur morceau Bandit a déjà plus de 4 ans et qu’il a inspiré nombre de chanteurs et de chanteuses à se lancer dans le bouyon, ici. “Tu entends dans le bouyon d’une Denden ou d’une Théodora qu’elles ont écouté les Holly G. Je pense qu’elles ont normalisé le fait que les meufs puissent se sentir sexy en faisant du bouyon.”, affirme Killerz.

En conséquence, une partie du public antillais voit d’un mauvais œil l’essor du bouyon chez les rappeurs hexagonaux. Une colère légitime mais parfois mal dirigée : “Tout le monde peut faire du bouyon. Le problème ce sont les artistes qui ne disent pas d’où ça vient et qui ignorent les caribéens. C’est bizarre de reprendre du shatta, du zouk ou du bouyon et tu ne bosses jamais avec les artistes de là-bas ?”, estime Benjay.

C’est la logique du colon que l’on reproduit : prendre et se réapproprier ce qui appartient aux peuples colonisés. Et s’ils sont peu, certains artistes comme Théodora combattent ce pattern, en éduquant leur public aux origines des sonorités qu’ils reprennent et surtout en travaillant avec des artistes antillais. L’été dernier, la Boss lady a par exemple enregistré Coller la petite avec les Holly G, titre bouyon disponible depuis le 26 décembre dernier.

“Grâce à Theodora, je reçois des appels de beatmakers français qui bossent avec Aya Nakamura. Ce genre d’artiste nous pousse et nous fait du bien.” affirme Aknose. “Je pense qu’il y a encore des Français qui passent à côté du phénomène bouyon. Mais après nous, on a la dalle en Guadeloupe et surtout on a des poumons du showbizz à côté de nous, les U.S.A ou l’Amérique du Sud… Est-ce qu’on a vraiment besoin de la France ? Je ne sais pas. »

Alors que le bouyon offre de plus en plus de hits au rap français, rappeler à tous d’où il vient et mettre en avant les Dominiquais et les Guadeloupéens qui le portent, c’est aussi continuer à faire vivre leur musique. Une musique qui pourrait perdre son identité si on ne fait pas l’effort de la nommer et de la respecter.

Lucas Désirée

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