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Qui sont ces rappeurs qui écrivent pour les autres ? [DOSSIER]

Qui sont ces rappeurs qui écrivent pour les autres ? [DOSSIER]

Ghostwriting, co-écriture, travail de groupe, liens entre rappeurs et grands noms de la variété française : le sujet semble toujours un peu tabou mais beaucoup moins qu’à une certaine époque. Retour sur une réalité du business rarement mise en avant.

Définition

Commençons par le commencement : tous les rappeurs qui prennent la plume pour d’autres artistes ne sont pas réellement des ghostwriters. Traditionnellement, le ghostwriting implique un silence total des deux côtés de l’équation : l’auteur véritable n’est pas censé le revendiquer, et l’interprète non plus. Lino tient à cette distinction : « Pour moi c’est pas du ghostwriting quand tu écris pour un chanteur et que tout est précisé dans les crédits du morceau. Un « écrivain fantôme » par définition, il n’est même pas censé le dire ! C’est l‘équivalent du nègre en littérature. Personne n’est censé le savoir ! Si t’es crédité, c’est autre chose. »

L’autre donnée essentielle qui est peut-être un peu spécifique à la France, c’est effectivement cette différence d’approche entre un MC qui écrit pour un autre et un MC qui écrit pour un chanteur de zouk, de R’n’B, ou même de variété. Dans le premier cas, le plus souvent la discrétion est de mise, mais dans le second, c’est considéré comme tout à fait normal. Le seul problème qui peut se poser, c’est si l’équipe de l’artiste de variété estime que l’image du rappeur ne colle pas à celui du chanteur. C’est par exemple ce qui était arrivé à Booba lorsqu’il avait écrit pour Alizée : la jeune femme avait expliqué avoir aimé le résultat mais refusé au final parce que ça impliquait que B2O soit présent dans le clip, que le texte reste assez « marqué » par son style, etc. A l’inverse, elle avait accepté des textes d’Oxmo Puccino.

Sujet sensible ?

Les USA ont depuis longtemps réglé le problème : si un artiste est bon mais qu’il n’a pas assez d’inspiration ou simplement une écriture inintéressante, il fait directement appel à d’autres, et basta. C’est vu comme une association de talents, et tant que l’interprète ne tente pas de faire croire qu’il est un génie créatif, cela ne choque pas vraiment le grand public. En France, c’est assez différent, comme nous le rappelle Lino :

Je reste pro, tu me demandes un boulot, je te le livre, je tire pas la couverture vers moi.

« Faut comprendre que le pe-ra, par nature, implique d’écrire ses textes seul. Donc ce n’est pas quelque chose dont on parle facilement. Pourtant je jette la pierre à personne. Diam’s, quand elle m’a appelé pour que je lui fasse un texte, le premier truc que je lui ai dit c’est « mais pourquoi tu me demandes ça, t’écris bien, tu n’as pas besoin de moi ! » (rires). En fait elle voulait vraiment faire un petit hommage et donc revendiquer que c’était mon texte, c’est encore une autre démarche. Maintenant c’est vrai que… si tu écris pour quelqu’un et que pas une seule fois dans sa carrière le mec est foutu d’écrire lui-même un truc qui tient la route, ça, dans ma branche, c’est criminel. »

Il est vrai que le côté authentique si cher à cette musique s’accorde assez difficilement avec la pratique du ghostwriting. Pour Driver, c’est clair et net, hors de question de révéler quoi que ce soit tant que l’interprète ne l’a pas décidé : « quand j’ai écrit Sarcelles pour Stomy, je ne savais pas qu’il allait le révéler, donc je n’avais rien dit du tout de mon côté. Bon, à Sarcelles, tout le monde avait grillé : parce que Stomy n’y habitait plus or y’avait des références typiques de la ville trop récentes, du coup par déduction, les gens de la ville avaient deviné. Mais sinon il y a un contrat tacite : par réflexe, je ne dis rien. C’est seulement une fois que Stomy l’a lui-même dit que j’en ai parlé avec des gens. Je reste pro, tu me demandes un boulot, je te le livre, je tire pas la couverture vers moi. »

Dans un autre registre, H Magnum reconnaît le côté délicat de la démarche, mais pour lui il s’agit plutôt de ménager l’ego et la susceptibilité des rappeurs qui font appel à lui : « disons que ça s’est multiplié à partir du moment où y’a eu beaucoup plus de mélodie dans le rap. C’est compliqué de donner tous les blases, pourquoi ? Parce que je suis encore en exercice tout simplement (rires). Hors-urbain, j’ai travaillé pour Kendji Girac, Fally Ipupa, Pagny, d’autres. Sur le dernier Gims, j’ai bossé sur la quasi-totalité des sons de l’album. Lui je peux le dire tranquillement parce que c’est mon pote et que ça ne lui enlève rien : je sais qu’il a du talent, il le sait lui aussi.

Les auditeurs ne vont pas lire ça et penser « ah ouais il sait pas écrire » ou je ne sais quoi ! Quand on taffe ensemble c’est naturel. J’ai toujours fait ça depuis Sexion d’Assaut. C’est seulement après que c’est devenu un boulot. Mais sinon tu me voyais en studio, tu pouvais même penser que j’étais pas un rappeur, parce que j’ai toujours été intéressé par le truc des autres : je me penchais sur leur travail et je disais « enlève ça, mets plutôt cette phrase là-bas, en fait tu t’en rends pas compte mais c’est ça ton refrain, écris le comme ça », etc. Pour l’instant les mecs de la street, c’est un peu dommage mais ils arrivent pas toujours à assumer. Là en revanche je suis sur le prochain Louane. Elle, vu que son équipe est fière de dire que c’est moi, là je m’en priverai pas (rires).»

…Mais plus pour longtemps

Depuis quelques temps les rappeurs semblent malgré tout un peu moins complexés qu’auparavant. Sofiane n’a pas spécialement hésité à en parler depuis son retour, alors que ce qu’il fait pour d’autres n’a strictement aucun rapport avec le style d’un Je suis passé chez So. Certes, cela ne concerne pas que des rappeurs, le bonhomme a écrit pour des chanteurs, chanteuses, et même signé un titre pour Cheb Khaled. Mais lorsqu’il aborde la question, en évoquant parfois son travail avec Tunisiano, personne n’est embarrassé, c’est une conversation tout à fait normale.

En fait, quand Sofiane évoque ce qui d’un point de vue extérieur peut ressembler à une période creuse, c’est surtout pour rappeler qu’il ne chômait pas et qu’il a, entre autres, « vendu des morceaux entiers à différents artistes », avant de préciser que tout ça « génère de l’édition », et vu la façon dont il le dit ça avait l’air de constituer un sympathique jackpot. Ceux qui ont accepté de nous parler, de Lino à H Magnum en passant par Driver, n’ont pas non plus cette retenue. Il s’agit d’un travail comme un autre pour eux.

« J’ai de plus en plus de conversations détendues sur le sujet : H, viens bosser sur mon projet, H, il me faudrait un texte dans cette ambiance-là, etc, se réjouit H Magnum. Et c’est un grand pas pour eux, donc je les mets à l’aise directement. C’est une habitude qui vient aussi du fait que dans le pe-ra, y’a beaucoup de fierté : les gens ont un peu honte, ils prennent ça comme une faiblesse. Mon boulot c’est aussi de changer les mentalités. Si tu es un génie, c’est aussi parce que tu sais t’entourer. Surtout que tu es déjà établi, tu es déjà une marque, tu as une carrière solo, t’as fait ton beurre, tes couplets solo… C’est fini, tu devrais pas avoir de complexe juste parce que tu travailles avec quelqu’un. »

Lino lui aussi sait faire preuve de pragmatisme à sa façon : « Ce serait pas une perte qu’on se dirige vers plus de ghostwriting. Au final, c’est notre musique qui gagne, tant qu’on a des bons morceaux. Le reste, c’est que de la politique. Tu prends Chronic de Dre, Dre a jamais écrit une ligne. Quand t’écoutes l’album, t’es pas en train de te dire « ouais mais c’est pas bien, Dre blablabla », non, tu te manges le skeud dans la tête et tu kiffes. Dans la carrière de Dre, tu as eu D.O.C, Snoop puis Eminem qui ont énormément écrit, et c’est très bien comme ça. »

Le travail « collectif »

Dans ce genre de cas, il s’agit dès le départ d’une collaboration directe. Ainsi une artiste comme Shay a déclaré lors de la promo de son album qu’elle écrivait bon nombre de ses morceaux aux côtés de son frère.

De son côté, Kenzy, boss du Secteur Ä, a confirmé à plusieurs reprises que, depuis le Ministère AMER jusqu’aux plus grands succès issus de son écurie, il pouvait arriver qu’un rappeur écrive pour un autre au sein de son label, même si cela ne s’ébruitait pas trop à l’époque. D’ailleurs quand on demande à Lino si cela lui évoque quelque chose, la réponse est radicale : « au sein du Secteur Ä ? Non, vraiment ça me dit rien ». Mais il avait un petit sourire suspect quand il disait ça, donc bon, ça compte quand même.

La vision de Kenzy était la suivante : « moi je vois des artistes, mais je ne vois pas seulement des rappeurs, je vois des auteurs, des compositeurs, des interprètes. Donc évidemment, je les encourage à tous s’entraider, et s’ils peuvent sortir du Secteur Ä et écrire pour d’autres, c’est parfait. C’est ce qu’on faisait dans le Ministère, pour Sacrifice de poulet on s’y est tous mis même s’il n’y a que Stomy qui rappe, et pour Première Consultation de Gynéco, pareil, c’est un boulot à plusieurs, beaucoup de gens ont écrit ».

Si cette façon de bosser pouvait sembler rare à l’époque, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui, où un producteur comme Tefa encourage lui aussi ses différents artistes à se filer des coups de main. On pourrait par exemple croire qu’un Vald est trop « spé » pour cet exercice, mais il n’en est rien. « J’étais censé écrire un truc pour Léa Castel, on m’avait passé les pistes, je devais le faire », disait-il en 2014. Finalement ça n’a jamais eu lieu « parce que je crois que j’ai perdu les pistes en fait », avait-il ajouté tranquillement. Sacré Valentin. Autre rendez-vous manqué qui peut surprendre, il a failli glisser quelques rimes sur un album de Kery James, et de la même façon, il avait raconté tout ça en radio à l’époque, preuve que ce n’est une gêne pour personne.

Cas particulier : les réinterprétations

Certes, ce ne sont pas les cas les plus répandus, mais cela peut arriver. Il existe en effet certains cas particuliers où un rappeur, y compris avec une réputation de « lyriciste », n’hésite pas à afficher son envie de travailler avec quelqu’un d’autre, que ce soit l’exception qui confirme la règle ou pas. Ainsi, on se souvient de Kery James qui, lorsqu’il présentait le morceau Post-Scriptum, avait directement expliqué qu’il s’agissait d’un morceau du rappeur Brav ; concrètement le rappeur du 94 a flashé sur le titre (alors inédit) du MC de Din Records, les deux se sont entendus, et l’affaire était conclue, en toute transparence, y compris aux yeux du public. Cela n’a d’ailleurs pas empêché Brav d’inclure sa propre version sur son album Error 404.

On a eu une autre variante avec le son Fallait Que Je le Dise de la Fonky Family, en « featuring » avec Kalash l’Afro. De la même façon, tout était déclaré au grand jour : en réalité Kalash est tout seul sur le morceau, qui a été écrit par DJ Djel. Forcément, le DJ du groupe ne rappe pas mais tenait à raconter l’histoire du crew de son point de vue. Du coup, ici, c’est Kalash, un élément extérieur, qui a été choisi pour interpréter ce qui s’avère être le son le plus personnel de l’album.

Ceux que les fans « soupçonnent »

Booba pour des chanteurs/chanteuses de variété

Là ce n’est presque pas de la déduction. A la seconde où Booba a révélé lui-même qu’il avait écrit pour Alizée même si cela n’a pas donné de chanson, il devient évident qu’il a continué après, ou qu’il avait commencé avant. Sinon, il ne l’aurait jamais dit : dans sa position, une déclaration pareille équivaut à un appel d’offres, et surtout à une volonté d’ouverture. Dernièrement, le rappeur a également révélé qu’il lançait son propre label de chanson française.

Ensuite il faut se rappeler que même si certains médias généralistes lui font la gueule, la tête du 92i est fortement apprécié d’autres artistes français hors-rap, particulièrement dans la chanson, depuis de longues années maintenant. Il n’y a qu’à voir à quel point Benjamin Biolay ne tarissait pas d’éloges sur lui ; ils avaient même fait une interview croisée où les deux hommes semblaient s’entendre à merveille. Mieux, Biolay a carrément « repris » une phrase du rappeur dans le morceau Dans Paris. Si vous voulez entendre Benjamin chanter « Je repense à ce que l’homme a dit : toute la bande à Sarko, j’la verrais bien tapiner / Au micro, j’suis un des négros les plus raffinés », cliquez ici.

Salif pour Kool Shen

Déjà parce que pour n’importe quel auditeur un minimum attentif, il y a certaines évolutions dans la façon de rapper de Kool Shen qui ont toujours semblé suivre les nouvelles signatures du label IV My People, depuis Zoxea/Busta Flex, jusqu’à Salif et Jeff Le Nerf. De la même façon, personne n’a jamais vendu la mèche, la seule fois où on en a parlé à Salif en interview il a eu très exactement le même sourire que Lino à propos du Secteur Ä, bref vous voyez le topo.

Le travail collectif de la Mafia K’1fry

Même syndrome que pour le Secteur Ä, lorsque le collectif était une joyeuse bande de potes très soudés, pas mal d’auditeurs ont pensé déceler des ressemblances un peu trop frappantes, d’autant que les rappeurs aimaient par dessus tout se faire des clins d’œil de morceaux en morceaux : on retrouvait parfois des rimes et même des phrases entières sur des albums ou des feats sortis à plusieurs années d’écart. Bon, le souci c’est que jamais personne n’a confirmé ou infirmé quoi que ce soit, du coup chacun voit midi à sa porte.

C’est-à-dire que les fans de Rohff pensent que c’est lui qui a coécrit voire écrit la quasi-intégralité des hits voire des albums d’une certaine époque, les fans d’autres membres comme Rim’K pensent l’inverse, etc. Mais le plus triste dans tout ça c’est que beaucoup de gens oublient Karlito alors que c’est le seul dont le nom avait été confirmé à demi-mot par d’autres artistes du collectif en interview. En effet durant la promo de l’album Jusqu’à la mort, lorsqu’un journaliste demandait si Karlito « était présent sur l’album » il s’était vu répondre « il est pas sur beaucoup de sons mais sa plume a saigné l’album ». On ne parle pas assez de Karlito de manière générale.

Celui qu’on aimerait voir écrire pour d’autres

Alkpote, et de préférence pour Philippe Katerine

Parce que quiconque ayant assisté au freestyle qui les réunissait durant le Planète Rap de Lomepal (« splash, splash ») sait que le potentiel est là.

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