Depuis toujours, le rap agit comme un miroir de la société dans laquelle il évolue. Dans un monde de plus en plus centré sur l’individu, il n’est pas surprenant que le rap semble lui aussi davantage porté par des artistes solo. Chacun est incité à construire sa propre image. Les réseaux sociaux renforcent entre autres cette logique. Ce phénomène s’inscrit en partie dans les transformations de notre environnement.
Dix ans après son second âge d’or, le rap français a vu, l’année dernière, la L2B émerger au Top albums. Ce succès rappelle que le public reste attaché aux dynamiques collectives, et que le genre pourrait y puiser une nouvelle vitalité en redonnant aux groupes une place centrale. « C’est la définition et l’essence même du rap. Ce serait un beau retour aux sources », clame Punchologue, créateur de contenus rap.
Reste une question : peuvent-ils incarner le renouveau du hip-hop français ? Éléments de réponse.
Plus fort à plusieurs
Historiquement, le rap s’est construit autour des crews et des clans. Le collectif est raconté par la rue, l’appartenance à un groupe, à un territoire, mais aussi à une esthétique et à une identité commune. C’est un véritable espace d’expression, de partage et de résistance. « Avant pour faire du rap, il fallait représenter quelque chose et venir de quelque part. C’était obligatoire d’appartenir à une équipe », énonce Punchologue.
En France, cet élan s’incarne dès les années 90 avec des entités comme Secteur Ä, Time Bomb, Beat de Boul, Ul’Team Atom, La Caution ou encore ATK.

Avant pour faire du rap, il fallait représenter quelque chose et venir de quelque part. C’était obligatoire d’appartenir à une équipe.
Les groupes tricolores se rassemblent autour d’une même passion : le hip-hop. Danseurs, rappeurs, DJs, beatmakers et grapheurs s’associent pour mettre en avant leur approche du rap. « Il y a cet esprit de camaraderie, de fraternité, d’entraide et d’amitié. Les membres sont portés par leur passion commune pour la musique », expliquait Raphaël Da Cruz, journaliste rap, dans nos colonnes en 2023.
À cette époque, le rap reste encore marginal et souvent associé, dans une partie de l’opinion, à une musique contestataire et stigmatisée.

En se réunissant, les artistes montrent que la force du nombre permet de se faire entendre autrement et de porter un message unique. Cela permet aussi de limiter une certaine redondance dans les propositions artistiques. « La dynamique de groupe est intéressante. En tant qu’artiste, on a une approche de la musique moins autocentrée. Partager avec ses potes, c’est fédérateur. Pour en avoir parlé avec Gims, Black M ou encore Lefa, percer avec ses amis est une chance », lâche Maska, artiste et ancien membre de la Sexion d’Assaut.
Autre point essentiel : produire de la musique dans les années 90 coûtait cher. Travailler à plusieurs était donc plus économique et plus viable.
Au fil des années, les groupes se sont relayés pour faire perdurer cet esprit. On pense notamment à la Mafia K’1 Fry, Lunatic, IAM, NTM, L’Entourage, le 667, 4Keus, Les Sages Poètes de la rue, La Cliqua, Ideal J, le Ministère AMER, Assassin, la Fonky Family ou encore Lyonzon.

Des duos comme PNL, Bigflo & Oli, Columbine ou Djadja & Dinaz continuent d’incarner cette essence du collectif. « Ça apporte une vibe différente qu’il n’y a plus actuellement. C’est devenu compliqué de rapper à plusieurs. Le solo prend beaucoup de place », déplore Wixo, rappeur et membre du duo Wixo & La2s.
À mesure que la société s’est transformée, le rap a suivi la même trajectoire. Le premier âge d’or s’est suivi d’une crise du disque fatale pour de nombreux groupes. Seuls les plus passionnés ont poursuivi l’aventure.

Majoritaires à la fin du 20e siècle, les collectifs ont progressivement cédé la place aux rappeurs en solo. L’avènement du streaming, la réduction de la durée des morceaux et l’omniprésence des réseaux sociaux ont également poussé les artistes à s’isoler. Il n’a sans doute jamais été aussi simple de partager sa musique qu’aujourd’hui. « C’est difficile de mettre en avant tous les membres d’un groupe avec notre mode de consommation actuelle de la musique. Le troisième couplet est mort. Les crews ont été remplacés par les featurings. Les artistes privilégient davantage l’argent à l’idée de représenter quelque chose », reproche Punchologue, soulignant une évolution des priorités dans l’industrie.
En effet, il n’est plus obligatoire de se confronter physiquement à un public. N’importe qui peut produire un album de sa chambre, derrière un ordinateur. Cela ne favorise pas les rencontres et l’envie d’évoluer à plusieurs. « Avant, les gens se lançaient avec leurs potes. Ils faisaient du rap pour rigoler et passer le temps. Ils s’en fichaient de savoir si ça allait marcher ou non. Aujourd’hui, les gens sont plus informés sur le business de la musique. C’est un vrai travail d’être un artiste. Dans un groupe, il faut savoir faire des sacrifices. Tout le monde n’est pas prêt à les faire », constate La2s, rappeur et membre du duo Wixo & La2s.
Mais rien n’est perdu. La tendance n’est toutefois pas irréversible. Plusieurs exemples poussent à être optimistes.
Avantages et inconvénients : un équilibre à trouver
Le collectif vise avant tout à créer un esprit d’équipe pour pousser chacun vers le haut. À sa manière, chaque groupe met en lumière les artistes qui les composent. Cela permet de se tester, de se confronter aux autres et de se créer une identité. « Avec la Sexion, on était durs entre nous. On ne supportait pas un mauvais couplet. On s’imposait une sacrée exigence afin de progresser et de faire mieux que l’autre », explique Barack Adama, producteur de Tayc et ancien membre de la Sexion d’Assaut.

Chaque crew puise son équilibre dans le mélange de ses profils : kickeur, chanteur, mélodiste, etc. Ce format offre aussi une visibilité à des profils plus en retrait, qui auraient sans doute mis davantage de temps à percer seuls. « Wixo m’a tellement fait progresser. À une période, je le trouvais beaucoup plus fort que moi. J’ai tout fait pour m’améliorer et le rattraper », avoue La2s.
Dans les moments compliqués, les membres se soutiennent entre eux. Le crew apporte du soutien et de la confiance. Le mouvement se veut puissant. Même pour le public, c’est plaisant d’observer l’évolution d’une équipe soudée. Il se dégage une vraie force. « Si tu es moins bon dans un domaine, le collectif sublime tout. On garde seulement les forces de chacun. Le groupe te force à être une meilleure version de toi-même », insiste Punchologue.
Après avoir évolué en équipe pendant des années, il est aussi logique de vouloir prendre son indépendance et affirmer sa singularité artistique.
Certains groupes historiques ont enseigné qu’une formation pouvait être un tremplin pour une carrière en solo. L’un ne va pas sans l’autre. Sans forcément mener à une rupture, il est possible de livrer des albums de son côté sans une dissolution. « Seul IAM a conservé une certaine unicité. C’est un peu l’exception. La séparation est inévitable. J’idéalisais notre amitié avec les gars de la Sexion. Les liens étaient puissants entre nous. Finalement, on a connu le même destin que les autres. La vie rend humble », déballe Maska.

Au bout du compte, chacune des parties peut y trouver un intérêt : les auditeurs avec des propositions plus riches, les artistes sont soutenus par le collectif et l’industrie y gagne en clarté.
Ce constat appelle néanmoins à être nuancé. Les groupes impliquent des compromis, des équilibres, des dynamiques internes complexes. Ils demandent du temps, de la cohésion et une vision commune. Ces exigences sont en décalage total avec une industrie qui prône l’hyper productivité et la performance individuelle. « Ça peut arriver de ne pas être sur la même longueur d’onde et de ne pas avoir la même vision. C’est important d’avoir une relation saine pour débattre dans de bonnes conditions. Personne ne doit prendre de haut l’autre. Chacun a sa place et a le droit de parole », raconte La2s.
Au-delà de la musique, il faut gérer les egos et les ambitions individuelles. Maintenir un groupe sur la durée suppose une stabilité rare, presque à contre-courant d’une époque où les carrières se construisent souvent dans l’immédiateté. « La séparation est un chemin quasi-obligatoire. C’est même indispensable pour se connaître artistiquement. Avec le temps, chacun individualise ses besoins et les ambitions ne sont plus les mêmes. C’est difficile de se projeter sur le long terme quand on partage tout à sept comme nous avec la Sexion. Financièrement, c’est impossible de s’en sortir », confie Barack Adama.

En ce sens, si le crew reste une richesse artistique indéniable, il représente aussi un défi structurel dans le rap actuel.
De plus, s’émanciper après une expérience collective riche reste un défi. Cela suppose d’être capable de construire une identité artistique propre. « Quand une formation se dissout, il n’y en a souvent qu’un ou deux qui réussissent en solo. Ce n’est plus du tout la même manière de voir la musique. Lorsque tu es de ton côté, il y a plus d’introspection. C’est un exercice totalement différent », expose Barack Adama.
Un avis partagé par Maska. « Quand tu ne fais pas vraiment partie de l’identité musicale des leaders d’un groupe à succès, ce n’est pas facile de se construire artistiquement et d’imposer un nouvel univers en solo. Pendant plusieurs projets, j’ai mis du temps à faire accepter au public ma couleur musicale. Tu dois séduire des gens qui t’ont découvert avec du rap pur et sans autotune. »
Redonner de la place aux teams
Les succès récents de la L2B et du duo Wixo & La2s illustrent une tendance de fond. Loin d’être dépassé, le format collectif continue de séduire du public. Les artistes ont tout intérêt à profiter de cet élan. « Travailler à plusieurs, c’est enrichissant s’il n’y a pas d’ego », glisse Maska.

Faire partie d’un groupe, c’est appartenir à une famille avec des codes communs et être entouré de pairs qui partagent ta vision de la musique. Dans un milieu aussi concurrentiel que le rap, pouvoir se reposer sur son équipe est une chance. « Tu fais les morceaux plus rapidement. Une fois que tu maîtrises bien ton karaté, c’est hyper plaisant de créer de la musique à plusieurs », signale Wixo.

Pour reprendre l’exemple de la L2B, le trio prouve qu’il est possible d’évoluer en groupe, mais aussi individuellement. KLN, D2 et iDS avancent ensemble tout en développant leur propre trajectoire avec des titres en solo et des collaborations. « On sent que les gars de la L2B ont bien analysé les erreurs de leurs aînés. Ils arrivent à se laisser respirer les uns et les autres. Ils ont compris que chacun aurait besoin de montrer son propre monde. On s’est trop précipité avec la Sexion. On aurait pu faire encore un album ensemble avant de se lancer en solo », regrette Barack Adama.
Bien que l’industrie pousse vers l’individualisme, l’héritage des collectifs est toujours présent. Repenser la musique à plusieurs pourrait bien être le moyen de renouer avec l’essence du rap, tout en s’adaptant aux enjeux contemporains. Si le genre veut se réinventer, les groupes pourraient retrouver une place centrale.