Le succès de Meryl dépasse sa personne : il raconte celui d’une culture entière. À force d’efforts, la rappeuse-chanteuse de 30 ans s’est faite seule dans un paysage musical peu accueillant avec les artistes antillais. Le tout sans jamais renier son identité, portée par une musique à la croisée des influences : zouk, dancehall, RnB, hip-hop, shatta, bouyon, kompa et pop. Elle excelle dans l’art de fusionner les genres. « Je me sens martiniquaise et créole à fond. Je ne peux pas fuir mon identité. Mais je suis ici pour conquérir le monde », ambitionnait Meryl en 2020 dans les colonnes de Pan African Music.
Avec deux concerts complets à l’Accor Arena de Paris (ndlr : les 26 et 27 octobre prochains) et un dernier album cumulant des millions de streams, l’interprète de « Shatta Confessions » embrasse enfin la vie dont elle a tant rêvé.
Après dix ans de carrière, comment Meryl est-elle parvenue à briser son plafond de verre pour devenir mainstream et respectée par toute une industrie ? Booska-P revient sur le parcours d’une artiste singulière.
L’ombre avant la lumière
Cindy Elismar, de son vrai nom, grandit à Saint-Esprit et dans la cité Manikou à Rivière-Pilote. Elle débute dans les années 2010 avec son cousin Specta en Martinique, ce qui lui permet de sortir ses premiers titres : « ADN » et « Agression textuelle ».
Quelques années plus tard, Meryl prend la direction du sud de la France et de Montpellier, dans le cadre de ses études. Non pas pour fuir le manque de structures de son île, mais pour acquérir de l’expérience afin d’entreprendre à son retour en Martinique.
Ce changement capital dans sa vie ne l’éloigne pas de la musique, bien au contraire. Sur place, elle se fait repérer par le producteur Mr. Nin. « I Luv Dat », « Tounin » et « An Chanjé » naissent de cette rencontre.
En parallèle, Meryl découvre les métiers de ghostwriter et de toplineuse. Pour les non-initiés, elle aide les artistes à poser leur voix de façon optimale sur les mélodies et à peaufiner leurs textes. Elle rejoint alors l’écurie de la maison d’édition musicale ETMG. « J‘ai commencé ce job parce que je voulais avoir une place à Paris pour démarrer ma carrière. Ça m’a permis de me faire connaître », a-t-elle expliqué à BFM en 2024.

Encore méconnu du grand public, ce travail lui offre l’opportunité de faire ses preuves dans le milieu du rap. Meryl collabore avec Niska, Timal, Shay, Soprano ou encore SCH pour créer des hits tels que « Liquide », « Le Code » et « Du lundi au lundi ». « Meryl est une artiste pionnière dans tout ce qui touche à la topline. C’est une grande dame de la musique française. Elle sait comment créer des morceaux qui plaisent au public », ajoute R2, rappeur ayant collaboré avec Meryl sur le titre « Van Basten ».
Pour ne pas s’enfermer dans ce rôle de l’ombre, Meryl met les bouchées doubles afin de faire avancer sa propre carrière d’interprète. En 2019, elle enchaîne les singles : « Beni », « Ah lala », « Wollan » et « La Brume » avec Le Motif. Le point d’orgue de ce run est la publication de sa première mixtape Jour avant Caviar.

Sur le disque, elle se présente avec une carte de visite hip-hop, teintée de ses influences antillaises. « La dimension culturelle est la base de toute sa musique », lâche DJ Tutuss, producteur et beatmaker, proche de la rappeuse.
Meryl y assume clairement sa « créolité » avec un récit authentique et terre-à-terre. « Je viens d’un contexte vraiment modeste. Jour Avant Caviar est l’expression de toutes ces années de manque et de frustration », avouait-elle chez Pan African Music en 2020.
Meryl est une artiste pionnière dans tout ce qui touche à la topline. C’est une grande dame de la musique française.
Ozoror, Caviar I et Vite Fait Vol.1 : lancement d’une nouvelle ère
Entre 2021 et 2023, Meryl se fait discrète jusqu’à la sortie du morceau « Jack Sparrow ». Sans le savoir, ce retrait s’avère décisif pour la suite de sa carrière.
Après des années à chercher comment toucher à la fois l’Hexagone et son île , elle finit par lâcher prise. Terminé les calculs : place à une liberté totale. Meryl en profite pour lancer son label, Maison Caviar. « Sa musique est audacieuse. Meryl n’a peur de rien. Elle est à la fois insolente et sensible », développe Maurane Voyer, chanteuse et compositrice martiniquaise, mais aussi cousine de Meryl.
On l’a senti moins dans la recherche de tubes. Elle a mis la notion de plaisir devant tout le reste.

Cette dynamique s’illustre avec les sorties successives de l’EP Ozoror en 2023, de son premier album Caviar I et Vite Fait Vol.1 avec DJ Tutuss en 2024. « On l’a senti moins dans la recherche de tubes. Elle a mis la notion de plaisir devant tout le reste. Elle a boosté sa productivité pour être présente partout », constate Shorty, journaliste et fondateur du média Loxymore, donnant la parole aux artistes des Antilles-Guyane et de la diaspora.



Le rap y est légèrement moins mis en avant pour laisser de la place aux autres facettes de sa musique. Parfois, la simplicité suffit, notamment lorsque les percussions portent déjà le message. « Avant notre collaboration, je n’écoutais pas trop ces sons. En studio, Meryl m’a choquée. Elle trouve très rapidement des mélodies percutantes. Elle bosse dur tout le temps et ne s’arrête jamais à ce qu’elle sait déjà faire », glisse DJ Tutuss.
Dans Caviar I, Meryl rend hommage au zouk de Princess Lover sur « Mauvaise Élève », invite Jocelyne Beroard, membre du groupe Kassav’ sur « Siwo », s’expérimente au genre jamaïcain du slack sur « Gasolina » et à celui de République dominicaine sur « Dembow Martinica ». Et ça lui réussit plutôt bien. « Quand je vais au studio, je prends tellement de plaisir que peu importe le support, je m’amuse. Mon public sait que je peux faire du rap comme du zouk », a raconté Meryl sur BFM.
Une décision judicieuse puisque ces différents projets sont salués par la critique. Cela lui vaudra même deux nominations aux Victoires de la musique et aux Flammes en 2024. « Meryl a un capital sympathie important. Elle arrive à créer un mouvement autour d’elle. Par exemple, son concert au Zénith de Paris était une vraie communion. Quand elle dit qu’elle a le meilleur show, c’est la vérité », souligne Elena Oliveri, journaliste musique et podcast producer de Remember The Time.
Meryl bosse dur tout le temps et ne s’arrête jamais à ce qu’elle sait déjà faire.
Son île comme priorité
Dès le début de sa carrière, Meryl impose ses codes et sa couleur musicale. Sa proposition se veut versatile et éclectique. Tout le monde peut y trouver son bonheur. « Meryl est iconique. Elle ne suit pas les codes, elle les crée. Elle fait partie de ce gratin de personnes qui changent les choses. Malheureusement, elle sera toujours sous-estimée à cause de son origine », assure Maurane Voyer.
Ses chansons mêlent créole et français, avec des incursions de vocabulaire anglais et espagnol. Pourquoi choisir quand on est capable d’être performant sur tous les terrains ? En Martinique, 85% de la population parle le créole. Il faut avant tout plaire à son premier public.
Si Meryl est une artiste polyvalente, c’est grâce au multiculturalisme de son île. « Elle ne laisse pas le choix aux auditeurs. Elle impose sa culture. C’est plaisant d’avoir une artiste de la nouvelle génération qui prouve que l’on peut rester fondamentalement antillais, sans pour autant se travestir », poursuit celle qui a collaboré avec Meryl sur « Sakitefo » et sur « Tinenlanmauryl ».

Meryl est iconique. Elle ne suit pas les codes, elle les crée. Elle fait partie de ce gratin de personnes qui changent les choses.
Sans le savoir, elle pose les bases de ce qui allait devenir une tendance générale et majeure quelques années plus tard. L’avènement du streaming, la viralité de TikTok et les succès mondiaux de Bad Bunny, J Balvin, Tyla ou encore Ayra Starr ont ouvert le marché latin et caribéen. La musique passe désormais par les sonorités et les énergies. La barrière de la langue est moins problématique qu’auparavant.
Comme ses compères, Meryl peut désormais regarder plus loin vers les communautés créolophones comme la République dominicaine, Miami, Haïti, Trinidad ou encore Sainte-Lucie. Ces populations, plus proches géographiquement que la France, partagent aussi des modes de vie et des cultures similaires.

Malgré tout, Meryl n’a pas d’autre alternative que de poursuivre son travail de persuasion. Dans l’Hexagone, les artistes caribéens ne sont pas encore estimés à leur juste valeur. En tant que femme, elle doit cravacher deux fois plus pour se faire une place. « J’ai l’impression qu’il y a encore un décalage entre son influence réelle et sa visibilité. On l’a vu avec Kalash, superstar aux Antilles, mais qui n’était pas considéré comme tête d’affiche aux côtés de Tiakola et d’autres artistes. Le schéma se reproduit avec Meryl », regrette Shorty.
Même son de cloche pour Elena Oliveri. « Elle n’est pas encore dans toutes les discussions. Par exemple, elle devrait être jury dans Nouvelle École depuis longtemps. »
Actuellement entre la métropole et la Martinique, Meryl passe un maximum de temps sur son île, sa principale source d’inspiration.
C’est plaisant d’avoir une artiste de la nouvelle génération qui prouve que l’on peut rester fondamentalement antillais, sans pour autant se travestir.
Faites de la place à La Dame
Avant l’été 2025, Meryl poursuit sur sa lancée avec les singles « Champagnes ké fraises », « Mentalité block » et « Shatta Confessions » avec N’Ken. Un titre charnière, qui s’impose comme le plus gros hit de sa carrière.
Lorsque son deuxième album La Dame sort le 28 novembre 2025, l’engouement est inédit autour de la native de Lamentin. Et ça s’observe clairement dans les charts. Ses collaborations avec Theodora (« Paparazzi » & « Instructions ») et Eva (« Coco Chanel ») deviennent immédiatement des tubes.
La Dame est l’aboutissement d’un travail de fond. Meryl arrive à maturité artistique et cela se ressent. L’album est une synthèse de sa recette : des toplines envoûtantes, des flows efficaces et des émotions généreuses. La rappeuse de 30 ans parvient à magnifier la dualité de sa personnalité.
Comme à son habitude, Meryl n’oublie pas son île natale en conviant de nombreux artistes locaux sur la tracklist (Lion P, Miimii KDS, Pinpin OSP, LRB490, etc.). « Depuis le début de sa carrière, elle collabore avec des artistes majeurs, sans oublier ses compatriotes. Pour son premier Planète Rap, elle a mis la lumière sur notre culture en invitant des artistes provenant de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane », insiste Shorty.
En résumé, La Dame est le résultat du travail acharné d’une artiste sûre de ses forces. « Depuis le début, je bosse beaucoup. Mon succès n’est pas anodin », a confié Meryl chez France Inter en décembre 2025.

Le titre de l’album n’a rien d’un hasard. Il s’agit d’une référence au film La Dame de Katwe réalisé par Mira Nair. Dans l’œuvre, Phiona Mutessi parvient à s’extraire de son bidonville pour devenir championne nationale d’échecs de l’Ouganda. Meryl y perçoit un résumé de sa trajectoire et de ses ambitions. En tant que femme noire, queer et martiniquaise, rien ne lui était promis. En plus du titre, elle fait un clin d’œil à ce personnage fictif avec la cover de La Dame.
La dame est la pièce la plus forte sur l’échiquier, symbole de sa confiance en soi.
Meryl est une source d’inspiration. Elle nous permet de rêver grand.
Deux Accor Arena et des ambitions internationales
Après le Zénith de Paris en 2024, Meryl a revu ses ambitions à la hausse en visant l’Accor Arena. Remplir Bercy, c’est déjà marquer un cap symbolique. Le faire deux fois en quelques jours, c’est changer de catégorie. Un défi à la hauteur de sa nouvelle stature. Elle suit les pas de ses prédécesseurs : Kalash en 2022, Admiral T en 2017 ou encore Fanny J en 2025. « C’est puissant de la voir remplir ses objectifs. Ce n’était pas prévu qu’elle fasse deux dates, donc c’est encore plus beau », appuie Shorty.

Meryl devient (enfin) mainstream. Une victoire personnelle, mais aussi nationale. Derrière son succès actuel, se cache la joie et la fierté des Antilles françaises. « C’est une reconnaissance pour notre culture. Le fait que le concert soit sold-out en une dizaine de jours, c’est encore plus gratifiant », rappelle DJ Tutuss.
Un avis partagé par Maurane Voyer. « Meryl est une source d’inspiration. Elle nous permet de rêver grand. Elle récolte enfin ce qu’elle a semé. »
Ce triomphe est d’autant plus remarquable que Meryl rejoint le gratin sans avoir fait de compromis dans sa musique. Elle est toujours restée elle-même. En revanche, sa quête est loin d’être terminée. Son rayonnement reste principalement franco-antillais. Elle n’a pas encore fait son trou dans les marchés internationaux.

Portée par l’ambition de faire rayonner à l’échelle mondiale, Meryl devra néanmoins éviter de se perdre dans une productivité excessive. « Sa générosité peut être à double tranchant. J’ai peur qu’elle se brûle les ailes. Ce n’est pas facile de garder ce rythme effréné sur le long terme. Pour le moment, c’est sa recette, mais ça pourrait aussi être sa limite », conclut le fondateur de Loxymore.
De la scène locale aux plus grandes salles de Paris, Meryl incarne aujourd’hui l’audace d’une artiste antillaise qui ose rêver en grand. Et personne ne pourra la faire dévier de son chemin.