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APPLE TV : la qualité en guise de promo

APPLE TV : la qualité en guise de promo

Lancé en novembre 2019, Apple TV s’est fait une place de choix dans l’univers concurrentiel du streaming. 

Dans l’esprit collectif, la plateforme s’impose comme un service premium, à l’image des produits électroniques de la multinationale américaine. Au-delà du prix (ndlr : 9,99 euros pour un abonnement mensuel), Apple mise sur la qualité de ses contenus originaux, au détriment de la quantité. Le catalogue est assez réduit en comparaison avec Netflix et compagnie. Un choix assumé pour se distinguer dans un paysage saturé. 

Plébiscitées par un auditoire avisé, les séries Apple se heurtent toutefois à un certain plafond de verre en matière d’audience grand public. « Apple s’adresse à une frange de la population cinéphile qui n’est pas là pour consommer, mais pour apprécier », raconte Yoann Sardet, journaliste cinéma indépendant et ancien rédacteur en chef d’AlloCiné.

Alors, comment Apple TV s’est progressivement immiscée dans l’industrie des séries ? Éléments de réponse. 

Imposer la patte Apple 

Que ce soit Severance, Silo, Pluribus, Ted Lasso, The Studio ou encore Dark Matter, toutes les productions originales du studio possèdent une direction artistique commune. Elles sont pensées avec un label premium, immédiatement reconnaissable, peu importe le genre. 

L’esthétique est épurée, presque clinique, avec des tons froids (gris, beige ou blanc). Quand la couleur surgit, elle se veut symbolique, sans être décorative. « Il y a clairement un tampon Apple TV, gage de qualité. J’ai l’impression que la plateforme est le nouveau HBO. C’est le studio parfait pour découvrir différents genres. Ils explorent des histoires originales avec des mises en scène intéressantes. Apple a une place à part aujourd’hui dans le streaming », explique Yoann Sardet.

Apple s’adresse à une frange de la population cinéphile qui n’est pas là pour consommer, mais pour apprécier.

Rien n’est laissé au hasard : décors, costumes, couleurs servent toujours le propos. Il existe une réelle obsession du détail et une volonté d’élégance visuelle permanente.

Les productions adoptent un langage très cinématographique avec des mouvements de caméra lents, des silences assumés et un rythme posé. 

Les univers sont crédibles, souvent proches du réel, même pour de la science-fiction. Apple TV mise sur la réflexion avant le spectaculaire. Et cela se ressent jusqu’aux scénarios avec des idées innovantes. « Apple applique la même stratégie éditoriale à ses productions audiovisuelles qu’à ses produits originels. À la base, c’est une marque premium qui veut toucher une catégorie sociale aisée. C’est une forme de luxe grand public abordable », rapporte Emilie Semiramoth, journaliste AlloCiné, spécialisée dans les séries.

En résumé, Apple impose une DA cohérente, sans être uniforme. Chaque série a sa propre singularité. Certains titres ressemblent même à de véritables paris, à l’image de Ted Lasso ou Chief of War. La plateforme préfère marquer les esprits sur la durée plutôt que de créer un buzz éphémère. 

Apple applique la même stratégie éditoriale à ses productions audiovisuelles qu’à ses produits originels.

Ces séries exigent une attention soutenue de la part du spectateur. Elles privilégient une narration qui passe par l’image plutôt que par l’explication verbale, en opposition à la tendance actuelle marquée par une baisse de la concentration du public. « C’est rassurant d’avoir un studio qui n’est pas attaché aux vues et aux tendances actuelles. C’est un vrai bol d’air frais », atteste Anaïs, 26 ans, abonnée à Apple TV depuis 6 mois. 

L’acteur Matt Damon a fait une déclaration controversée sur le sujet après sa collaboration avec Netflix pour le film The Rip. « Aujourd’hui, ils (Netflix) nous disent : “Est-ce qu’on peut avoir une scène énorme dans les cinq premières minutes ? On veut que les gens restent. Et ce ne serait pas une mauvaise idée de répéter l’intrigue trois ou quatre fois dans les dialogues, parce que les gens sont sur leur téléphone pendant qu’ils regardent… » ». 

De son côté, Apple TV revendique une confiance dans l’intelligence de ses abonnés. C’est notamment le cas pour Severance et Pluribus (ndlr : série la plus visionnée de l’histoire d’Apple TV). Les différents shows posent de bonnes questions sur notre rapport au travail, à l’IA et aux relations, tout en restant divertissants. 

Parfois, cet atout peut se retourner contre Apple TV et la rendre moins accessible. « C’est une plateforme de niche. On est sur une catégorie sociale de CSP+. De plus, il faut avoir les moyens pour se payer l’abonnement d’Apple en addition de Netflix et autres », expose Emilie Semiramoth.

Autre choix fort : les séries Apple suivent, pour la plupart, un rythme de diffusion hebdomadaire. Un parti pris à contre-courant du binge-watching généralisé. Cette temporalité redonne de la valeur aux épisodes, laisse le temps aux intrigues de s’installer et permet aux spectateurs de digérer ce qu’ils viennent de voir. Chaque épisode devient alors un rendez-vous. 

En conséquence, le public prolonge l’expérience bien au-delà du simple visionnage avec des théories et des débats sans fin, notamment sur les réseaux sociaux. « Je ne suis pas sûr que Pluribus aurait aussi bien marché avec un autre modèle de sortie. On n’oublie pas ce qu’il se passe dans une série Apple et c’est un exploit à notre époque », avoue Yoann Sardet. 

Enfin, les séries disposent toutes d’un solide casting sur le papier. On peut citer Tom Holland pour The Crowded Room, Idris Elba pour Hijack, Jason Momoa dans Chief of War, Seth Rogen dans The Studio ou encore Harrison Ford dans Shrinking.

Apple va chercher des acteurs pour les faire sortir de leur zone de confort. Surtout, ils viennent pour participer à une œuvre à part entière. « Les comédiens ne sont pas présents uniquement pour le chèque et c’est notable. Ils veulent se réinventer chez Apple. C’est la récréation pour eux », poursuit Yoann Sardet. 

Il convient de rappeler que toutes les séries d’Apple TV ne se valent pas. Malgré des standards élevés, certains projets connaissent quelques ratés. « Ce serait exagéré d’affirmer qu’Apple est la meilleure plateforme. Il y a une bonne douzaine de grandes séries et le reste est de bonne facture. Par exemple, Hijack et Smoke sont moyens. Je n’ai pas réussi à rentrer dans Silo, à cause entre autres de la charte esthétique appliquée à toutes les productions d’Apple. La colorimétrie est uniforme et froide. Ça manque un peu de chaleur parfois », relate Emilie Semiramoth.

Ce serait exagéré d’affirmer qu’Apple est la meilleure plateforme. Il y a une bonne douzaine de grandes séries et le reste est de bonne facture.

Encore loin de la concurrence 

Contrairement à la concurrence, Apple TV bénéficie d’un partenariat d’envergure en France. En effet, la plateforme est offerte à tous les abonnés Canal+, sans frais supplémentaire depuis le 20 avril 2023. Cela permet aux contenus Apple d’être visionnés par la dizaine de millions d’abonnés de la chaîne. 

Selon les données d’audience de JustWatch (ndlr : le site reflète les usages plutôt que le nombre réel d’abonnés), Apple TV se hisse même à la quatrième position des plateformes les plus utilisées dans l’Hexagone derrière Netflix (15 millions d’abonnés), Prime Video et Disney+ (environ 9,5 millions d’abonnés pour les deux derniers), mais devant Ciné+ OCS (3,3 millions d’abonnés). 

Des chiffres qui confirment la nouvelle place d’Apple TV sur le marché tricolore et s’expliquent par une multiplication d’offres (ndlr : 3 mois gratuits, essais prolongés…) afin de réduire le frein de l’abonnement supplémentaire dans un contexte économique tendu en France. 

En revanche, Apple TV reste loin de rivaliser avec les mastodontes du streaming à l’échelle mondiale. Netflix compte plus de 300 millions d’abonnés, Prime Video 175 millions et Disney+ 126 millions, plaçant Apple TV dans une position encore modeste malgré l’exigence de ses contenus. « Leur plus gros succès n’atteint même pas une série lambda de Netflix. Regarder une série Apple est la démarche d’une volonté. Alors qu’une œuvre de Netflix, tu la regardes comme une émission des années 90 », déclare Emilie Semiramoth.

Patron des services de « La Grosse Pomme », Eddy Cue estime que le nombre d’abonnés de la plateforme est « nettement supérieur » aux 40 à 45 millions estimés par les analystes, sans toutefois fournir de chiffres précis. « L’audience de leurs séries n’est pas au niveau de la qualité », glisse Yoann Sardet.

Au contraire de ses concurrents, le streaming ne représente pas le centre d’activité de l’entreprise. Il s’agit d’un point important à préciser. 

Regarder une série Apple est la démarche d’une volonté.

2026 : une grosse année pour Apple 

Cette année, Apple compte passer la seconde. L’acteur du streaming a réuni début février à Santa Monica (Californie) toute la presse internationale afin de dévoiler sa programmation 2026. 

Un contenu par semaine devrait voir le jour. Au programme : le film The Outcome écrit Jonah Hill avec Keanu Reeves et Cameron Diaz (10 avril), la série Margo a des problèmes d’argent avec Nicole Kidman (15 avril), la série Cape Fear avec Amy Adams et Patrick Wilson (5 juin) et surtout la série Lucky avec Anya Taylor-Joy (15 juillet). De quoi ravir les abonnés d’Apple TV

Cependant, le risque de produire plus est aussi de diluer la qualité. 

En dehors de ses productions, Apple TV récolte les fruits de sa stratégie ambitieuse. Le succès critique de la plateforme se traduit par 81 nominations aux Emmy Awards en 2025, 7 trophées remportés aux Critics Choice Awards et 3 récompenses aux Golden Globes.

Du côté du cinéma, Apple n’est pas en reste : sa branche film comptabilise 6 nominations aux Oscars, avec des titres marquants comme F1, le documentaire Come See Me in the Good Light ou encore The Lost Bus : Au cœur des flammes. Ces distinctions confirment la volonté d’Apple TV de produire des œuvres ambitieuses, à la fois exigeantes et appréciées par la critique internationale.

Sans changer le cœur des séries, ils doivent se rendre plus accessibles.

En conclusion, Apple TV a su tracer son propre chemin pour s’imposer comme une plateforme de streaming respectée, même si elle n’a pas encore conquis le grand public. C’est là le prochain défi à relever. « Sans changer le cœur des séries, ils doivent se rendre plus accessibles. Le côté technique de leurs productions refroidit encore trop de gens », regrette Yoann Sardet. 

Apple n’a pas encore signé d’œuvre véritablement universelle, capable de réunir critiques et grand public, à l’image de Stranger Things pour Netflix.

Il serait aussi intéressant d’avoir des productions provenant du monde entier. Le studio doit pouvoir donner la chance à toutes les nations. « On aurait envie d’y voir une série française cartonnée », appuie Matthieu, 28 ans, abonné à Apple TV depuis 2 ans. 

L’équité homme-femme reste également un point à surveiller. Pluribus est l’un des rares exemples où le show est porté par une femme, en l’occurrence par Rhea Seehorn. 

Dans un univers de plus en plus formaté, le positionnement d’Apple tranche avec les logiques dominantes du marché. « On aimerait que tous les studios suivent leur chemin. Ils créent des œuvres avant de faire du contenu », clame Emilie Semiramoth.

Tout n’est pas parfait, mais les bases sont solides et laissent entrevoir un avenir prometteur pour la plateforme.

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