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Pourquoi les «anciens» sont restés les réelles têtes d’affiche ?

Pourquoi les «anciens» sont restés les réelles têtes d’affiche ?

Les années passent et les générations de rappeurs français se succèdent…

A l’heure actuelle, des pionniers de la culture Hip-Hop hexagonale, comme Akhenaton ou Kool Shen, font toujours partie du « game ». Des « anciens » tels que Booba et Rohff, demeurent deux des plus grandes têtes d’affiche de cette musique depuis maintenant près de 15 ans. Les rappeurs issus des générations intermédiaires ont parfois peiné pour se frayer une place au soleil. Qu’en sera-t-il de ceux qui sont nés en même temps qu’Internet et ayant été éduqués à la culture du buzz ? Booska-P est allé à la rencontre de plusieurs « figures » du rap français pour réaliser ce dossier : le DJ et producteur Tefa, le rappeur et producteur Zoxea ainsi que Patrick Ebongue, aka « Patou », ancien producteur exécutif et ex-gérant du label Première Classe. Enquête.

Mardi dernier, nous vous apprenions que Kool Shen venait renforcer l’écurie Def Jam France à l’âge de 48 ans. L’ancienne moitié de NTM va garnir le catalogue d’une structure qui compte des MC’s prometteurs comme Dinos Punchlinovic et Dosseh, mais également les « valeurs sûres » Disiz et Akhenaton. « Quand j’ai appris que Kool Shen avait signé chez Def Jam, j’ai trouvé cela assez incroyable. A l’époque de sa première trace discographique, j’étais encore au collège », se souvient Patrick Ebongue, aujourd’hui reconverti en brand manager pour Trace TV, au Cameroun. « Des artistes comme Kool Shen et Akhenaton possèdent une « fan base » solide et fidèle, acquise depuis plus de 20 ans, constate Zoxea. Laurent Bouneau (Ndlr : le Directeur Général des Programmes de la radio Skyrock) expliquait dans une interview que la tranche d’âge de ses auditeurs avait augmenté. En ce qui me concerne, j’ai écrit une chanson qui s’appelle « 60 piges », dans laquelle je retranscris ce phénomène de longévité dans le rap, au même titre que des artistes de rock, jazz ou salsa etc… Ceux qui devaient penser le contraire à l’époque se retrouvent soit encore derrière le micro, soit derrière des bureaux à essayer de mettre en avant des « old -timer ». »

Les vues sur Internet ne se transforment par en achats

Lorsque Lino a signé sur le label AZ d’Universal, en 2012, il approchait dangereusement de la quarantaine. La sortie de son deuxième album solo, Requiem, était attendue de pied ferme par une grande partie des auditeurs de rap français. « Lino rappe depuis maintenant 20 ans, rappelle Tefa. Il a écrit son histoire. C’est quasiment le mec qui a créé la punchline. Plein de pères de familles ont dit à leurs enfants que c’était ça le vrai rap ! ». La moitié d’Arsenik (40 ans) n’est pas beaucoup plus vieille que les très gros vendeurs actuels de cette musique, que sont Booba (38 ans), Rohff (37 ans), Soprano (36 ans) ou encore La Fouine (33 ans). Les artistes issus des plus jeunes générations ne parviennent pas encore à marcher dans leur pas. « Ils ont délaissé le fond pour la forme, déplore Tefa. Aujourd’hui, ils font de la musique que tu consommes comme du McDo. Malheureusement, la Trap ne véhicule pas d’émotions et les vues sur Internet ne se transforment par en achats. Certains ont plus d’un million de personnes qui les suivent sur les réseaux sociaux et font très peu de ventes. Je me demande comment c’est possible… ». « Le marché est devenu plus dur. Néanmoins, la nouvelle génération arrive à faire beaucoup de vues donc peut-être que cela sera compensé avec le streaming un peu plus tard », imagine Zoxea, qui produit le jeune groupe parisien MZ, dont le buzz ne cesse de s’amplifier. « Aujourd’hui, les plus jeunes n’ont peut-être pas l’approche idéale pour travailler efficacement un album, estime « Patou ». Ils balancent des titres à l’emporte-pièce et ne se prennent plus forcément la tête sur des thèmes. Ça manque de direction artistique. A l’époque, nous étions très critiques envers nous-même. On savait se dire la vérité. »

Sur PC1, nous n’avions pas hésité à se faire confronter Pit Baccardi à Akhenaton!

Ancien producteur exécutif du label Première Classe, Patrick Ebongue s’est trouvé au cœur du processus de création de compilations devenues classiques, telles que Les sessions PC1 et Les Faces à Faces (PC 2), en compagnie des Neg’Marrons (Jacky & Ben-J), Pit Baccardi, et Stéphane. Ces deux projets ont permis aux « rookies » de l’époque de se confronter à des têtes d’affiches, mettant ainsi leur carrière sur orbite. « Sur le premier volume, nous n’avions pas hésité à se faire confronter Pit Baccardi, notre artiste maison, à Akhenaton (Ndlr : sur le titre L’art de la guerre, où figure également Arsenik) ». En 2008, un troisième volet de Première Classe avait été lancé. Trois morceaux ont même été enregistrés. Sauf que 7 années s’étaient écoulées depuis PC 2 et le « game » s’était déjà considérablement modifié. Certains « rookies », prétextant un niveau de buzz important, ont refusé certaines suggestions de collaborations et en ont parfois exigés d’autres. Fatiguée par ces attitudes d’enfants gâtés, l’équipe de Première Classe décidera en partie pour cette raison de faire avorter ce troisième volume.

Les embrouilles qu’il y a dans le rap depuis plus de 10 ans ne donnent pas envie aux nouveaux de collaborer…

7 ans après cet épisode, les nouveaux rappeurs ne sont pas devenus des modèles d’humilité par enchantement. « L’arrogance, il y en a toujours eu dans le rap, souligne Zoxea. Je pense que ça ne dérange plus personne. » Tefa ne partage pas forcément cet avis. « De nos jours, les rappeurs ne pensent qu’à leur gueule, ils manquent de générosité. Ils ne sont plus dans la culture et dans le partage. Souvent, ils ne connaissent pas l’histoire du rap français et ne comprennent pas que c’est important d’échanger. Leur objectif principal est de faire du chiffre, pas de la qualité », regrette le producteur, qui ne sombre toutefois pas dans le pessimisme. « Ils sont en train de retrouver leurs repères. Ils ont besoin de toucher leur génération avec des mots. Jul y arrive parfaitement en ce moment. » Pour le membre des Sages Po’, l’absence de collaborations entre artistes issus de générations différentes s’explique autrement. « Les embrouilles qu’il y a dans le rap depuis plus de 10 ans ne donnent pas envie aux nouveaux de collaborer avec ceux qu’ils regardaient avec admiration jadis et qu’ils voient avec tristesse et dégoût aujourd’hui… »

Booba et Rohff ont toutes les raisons de rester au sommet pendant encore un certain temps

Malgré leurs âges avancés, les « dinosaures » du rap français pourraient donc encore avoir de beaux jours devant eux. « Kool Shen a le talent pour vendre 100 000 copies de son prochain album », considère Tefa. Quant à des artistes comme Booba et Rohff, sont-ils susceptibles de conserver le « contrôle du game » pendant de longues années ? « Pourquoi pas, s’ils continuent à faire parler d’eux à travers leur musique », répond Zox’. « Il y a une sorte d’embouteillage, remarque Tefa pour sa part. D’autant plus que la génération intermédiaire, dont sont issus des artistes comme Youssoupha, Medine ou Sinik, est encore assez présente. Booba et Rohff ont toutes les raisons de rester au sommet pendant encore un certain temps. Ils ont réussi à traverser le temps et à adapter leur musique à un plus jeune public. La qualité de leurs prochains albums sera sans doute déterminante. » Les jeunes rappeurs français actuels ont donc sans doute intérêt à s’inspirer de leurs illustres prédécesseurs pour tracer leur chemin. « C’est une bonne chose que certains anciens reprennent du service, indique Zoxea. Ça peut vraiment booster les plus jeunes. Ça peut également redonner goût au rap à certains anciens qui n’en écoutaient plus ! J’ai confiance en la génération montante, elle apprend vite. Si elle écoute un peu plus les conseils qu’on lui donne, elle va pouvoir changer les règles du jeu pour le bien de tous. Les nouveaux talents qui réussiront à combiner gros sons, technique et qualité d’écriture vont tout arracher. » La recette est donnée, reste désormais à ne pas se tromper dans le choix des ingrédients…

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