Actualités Musique

⁠Pourquoi assister au concert d’une star est devenu un luxe ?

⁠Pourquoi assister au concert d’une star est devenu un luxe ?

Préventes sold-out en quelques minutes, files d’attente virtuelles interminables, billets revendus plusieurs fois leur prix et multiplication des offres VIP : pour certains artistes, acquérir un ticket relève désormais du parcours du combattant.

Mais une fois le précieux sésame obtenu, reste encore à pouvoir se le payer. Les tarifs des concerts ont, eux aussi, connu une envolée spectaculaire. À tel point que s’offrir une place pour un show devient un produit de luxe à part entière. Si la situation est encore plus spectaculaire aux États-Unis, la France n’échappe pas au phénomène.

Pourquoi les concerts coûtent-ils de plus en plus cher ? Qui profite réellement de cette hausse ? Et surtout, jusqu’où cette inflation peut-elle aller ?

Les raisons de l’augmentation 

Partager un moment sacré avec des milliers d’inconnus, réunis autour d’un même artiste, offre une expérience collective difficile à reproduire ailleurs.

Après des années marquées par les restrictions sanitaires liées au Covid-19, le public a massivement renoué avec les concerts. Résultat : la demande a explosé.

L’offre, elle, reste limitée. Une salle ne peut accueillir qu’un nombre précis de spectateurs et un artiste ne peut multiplier les dates à l’infini.

Selon le New York Times, la Gen Z est d’ailleurs prête à payer de plus en plus cher ses billets pour assister à la performance de son artiste favori. Il n’est pas rare de voir certains s’endetter à cette occasion. « Aller à un concert forge l’identité. Rien ne procure plus d’émotions qu’un show de son rappeur préféré. Tu as l’impression de vivre à 100%. Pour moi, c’est aussi un puissant moteur de cohésion sociale », confie Yäya, 23 ans. 

Rien ne procure plus d’émotions qu’un show de son rappeur préféré. Tu as l’impression de vivre à 100%.

Le phénomène s’accompagne également de nouvelles habitudes autour des concerts. Premièrement, la frénésie des préventes. Dès l’ouverture des billetteries, les fans se ruent sur les plateformes, parfois plusieurs jours avant la mise en vente générale. Résultat : quelques minutes, voire quelques secondes, suffisent à écouler les places.

Le cas le plus marquant reste celui des derniers concerts de JuL au Stade de France à Paris et au Vélodrome à Marseille. Entre 1,5 million et 2 millions de personnes ont été enregistrées simultanément en file d’attente virtuelle. 

Il y a également le développement des packages VIP et des places premium. Le public peut payer pour être mieux positionné, accéder plus tôt à la salle ou profiter d’expériences exclusives. 

Enfin, les prix ont considérablement augmenté. Entre 2014 et 2024, le tarif moyen d’un billet en France est passé de 32 à 45 euros, selon les données du CNM. Sur la même période, les recettes de billetterie ont plus que doublé, passant de 733 millions d’euros à 1,6 milliard. « Voir que la culture et les concerts deviennent un produit de luxe, c’est indécent. Il y a plus de tournées, plus de salles et plus de festivals. Sauf qu’il n’y a pas plus de consommateurs. Les billets sont plus chers et les gens sont frappés par l’inflation », a déploré Jérôme Tréhorel, directeur général du festival des Vieilles Charrues, au micro de France Inter en juin.

Voir que la culture et les concerts deviennent un produit de luxe, c’est indécent.

Explosion des coûts 

Dans une industrie où le streaming a bouleversé l’économie de la musique, le live occupe aujourd’hui un rôle clé dans les revenus des artistes. « Nous essayons d’étudier les charges et les produits des tournées et des lieux en regardant les dossiers de demandes d’aide que l’on reçoit. La hausse des coûts artistiques est une réalité, notamment auprès des festivals, où les charges augmentent plus vite que les recettes. L’écart est de plus en plus complexe à combler chaque année », observe Théophile Megali, directeur des études et de la prospective du Centre national de la musique (CNM).

Selon les chiffres du Wall Street Journal datés de 2020, la vente de tickets de concerts représentait déjà 75 % des revenus des artistes américains, contre 30 % dans les années 1990. 

Sur certaines tournées, les artistes négocient directement leur spectacle avec les salles, selon un système de sessions. Le prix est alors fixé en fonction des coûts engagés : cachets, logistique, résidences, etc. « Il y a des concerts qui vont être très chers, parce que quand un artiste met 90 camions sur la route, mobilise 600 personnes et installe des écrans de 100 mètres de large… tout cela a un coût, qui se répercute forcément sur le prix du billet », argumentait Angelo Gopee, dirigeant de la filiale française de Live Nation, dans nos colonnes en janvier.

Dans ce modèle, l’artiste et son entourage n’ont pas la main sur le prix des billets. La salle peut fixer librement sa tarification. « Le public sous-estime le coût de production d’un concert. En revanche, il a raison de se plaindre de l’augmentation des prix. Pour comprendre, ils varient selon à combien on vend le show, à combien on loue une salle ou la scénographie choisie. Ça arrive aussi que l’on produise nous-même des dates. Pour Médine, nous sommes sur une logique de rentabilité afin de ne pas perdre d’argent. Ce n’est pas forcément le cas des stars », glisse Fabien Boccheciampe, manager de Médine depuis six ans et fondateur de la société de service aux artistes Iris.

Le public sous-estime le coût de production d’un concert. En revanche, il a raison de se plaindre de l’augmentation des prix.

La faute à qui ? 

S’il est difficile d’attribuer cette hausse à un seul acteur, Live Nation joue néanmoins un rôle majeur dans l’économie du spectacle. Le géant américain produit des dizaines de milliers de spectacles chaque année, organise les tournées mondiales de nombreux artistes et possède plusieurs enceintes. 

Depuis leur fusion en 2010, Live Nation détient également Ticketmaster, poids lourd du secteur de la billetterie. Le groupe intervient ainsi à plusieurs niveaux de la chaîne, de la production à la promotion, en passant par la billetterie et parfois l’exploitation des salles.

Par exemple, Live Nation a racheté en janvier 2026 la Paris La Défense Arena, devenue Plénitude Arena. Montant de l’opération : 600 millions d’euros.

Aux États-Unis, la position dominante de Live Nation est particulièrement marquée. L’entreprise contrôle plus de 60 % de la promotion des concerts et au moins 80 % de la billetterie primaire des grandes structures. 

À cela s’ajoute la tarification dynamique des billets, autrement dit yield management. Lorsque la demande augmente, les prix peuvent grimper considérablement en temps réel, jusqu’à atteindre plusieurs milliers d’euros sur certains événements. 

Aux États-Unis, le tarif d’entrée des concerts est beaucoup moins encadré qu’en France. « Le yield management est la meilleure recette pour un flou artistique. Du point de vue des professionnels, la tarification dynamique est beaucoup plus intéressante qu’un mode fixe. Ils peuvent mieux remplir si le prix a été fixé trop haut et vendre plus cher si l’artiste en question suscite un engouement. Pour les consommateurs, l’intérêt est plus mitigé », relève Grégory Caret, directeur de l’observatoire de la consommation de Que Choisir.

Pour des fans américains, il peut devenir plus économique de prendre l’avion pour voir leur artiste préféré à l’étranger plutôt que d’assister à son concert à domicile. 

Pour les professionnels, la tarification dynamique est beaucoup plus intéressante qu’un mode fixe. Pour les consommateurs, l’intérêt est plus mitigé.

Une situation qui illustre les dérives d’une tarification où les prix peuvent atteindre des sommets. Face aux critiques, Michael Rapino, PDG de Live Nation, assume pourtant cette logique en la comparant à celle observée dans le sport. « Au basket-ball, c’est presque un honneur de payer 70 000 dollars sa place au premier rang. Alors qu’on me tombe dessus quand un ticket pour Beyoncé atteint 800 dollars », a-t-il déclaré à CNBC.

Les tarifs américains atteignent effectivement des niveaux élevés. D’après une étude de Pollstar, le prix moyen d’une place était, au premier trimestre 2024, de 123,25 dollars (environ 106 euros) sur les cent plus grosses tournées américaines.

Un niveau qui ne reflète toutefois pas encore la situation française. « Nous ne sommes pas encore dans le même cas de figure grâce à notre diversité d’acteurs. Le danger est que cette politique de concentration verticale se développe dans notre pays. On essaie d’alerter sur ces risques. Les artistes doivent aussi s’y intéresser », avait alerté Matthieu Drouot, PDG de Gérard Drouot Productions, sur le plateau de TV5 Monde en février 2026.

Même si le coût d’une tournée a augmenté, les tarifs pratiqués pour les concerts progressent bien plus rapidement que l’inflation. « Les services de billetterie jouent aussi sur l’engouement. Quand les stars viennent à Paris, c’est n’importe quoi. Les places sont hors de prix. Il y a une tendance globale à la hausse à cause du manque de subventions. Cela se répercute sur le consommateur », reproche Fabien Boccheciampe.

Angelo Gopee.

Le danger est que cette politique de concentration verticale se développe dans notre pays.

De son côté, Angelo Gopee tient à rappeler que le bond des prix des billets ne suffit pas à résumer l’évolution des coûts dans le secteur. « On a aussi été victime de la hausse des coûts post-Covid, qui a été de l’ordre de 60 à 70 %. Le prix des tickets n’a pas augmenté de 70 %, on a rongé nos marges. Alors que la même tournée, à périmètre égal, coûte deux fois plus cher qu’en 2019, avant le Covid. Nous, on est sur une augmentation de 10 à 12 %. »

Le dirigeant estime par ailleurs que l’offre culturelle reste suffisamment diversifiée pour s’adresser à tous les publics. « À côté de ça, 70 % des concerts concernent des visages émergents, qui se produisent à la Maroquinerie ou à la Cigale, avec des places entre 25 et 30 euros. David Guetta a aussi proposé des tickets accessibles pour son Stade de France. Kalash à la Cigale, c’était abordable. Même chose pour A$AP Rocky à l’Accor Arena. Notre rôle, c’est d’être le plus juste et le plus équilibré possible entre les attentes des artistes et celles des fans », argumente-t-il. 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette envolée des prix ne profite pas nécessairement aux artistes. Une partie des revenus supplémentaires générés revient aux différents acteurs qui composent la chaîne du live, comme les producteurs, les promoteurs ou encore les opérateurs de billetterie.

En novembre 2025, Dua Lipa, Coldplay et Radiohead, ont pris position en signant une lettre ouverte adressée au gouvernement britannique de Keir Starmer. Ces derniers se sont associés à des associations de consommateurs et des organisations du secteur du spectacle vivant pour réclamer un encadrement du prix des billets revendus sur les plateformes spécialisées. « Depuis trop longtemps, les plateformes permettent à des revendeurs d’acheter des tickets en masse puis de les revendre à des prix exorbitants », écrivaient-ils. 

En France, Indochine s’est également élevé publiquement contre la hausse des tarifs. « Un autre combat qu’on est très content d’avoir remporté, c’est d’avoir réuni autant de monde sur cette tournée avec un prix des places hors catégorie… sans carré or, sans early entrance, sans VIP, Platinum, etc. Nous, on fait de la musique, on n’est pas là pour faire ce genre de ségrégation par l’argent », a affirmé Nicolas Sirkis, chanteur principal du groupe.

Une mode des stades ?

En France, les artistes en développement tournent souvent dans des scènes de musiques actuelles, avec des tarifs relativement accessibles. « Pour le cas de Médine, on se déplace partout en France avec une tournée des SMAC. Les prix ne sont jamais élevés parce que les salles connaissent leur public et leur marché. Il n’y pas de course à l’enchère. Surtout, on enchaîne les dates. Donc, on ne gonfle pas le prix des billets par rapport à la rareté », détaille Fabien Boccheciampe.

À l’inverse, les stars peuvent se permettre de viser les plus grandes salles et les enceintes prestigieuses. Un choix qui pèse sur le prix final. « L’engouement actuel amène des artistes à aller plus tôt et plus vite sur les stades. Là où il y a 20 ans, ils n’en auraient pas fait », détaille Angelo Gopee à Billboard France

L’Hexagone est, lui aussi, gagnée par la mode des stades. Les stars francophones n’ont plus peur de se produire devant des jauges autrefois réservées aux artistes internationaux.

Depuis deux ans, le Stade de France enchaîne les records, avec un nombre de concerts toujours plus élevé : 17 en 2025, contre 18 prévus cette année. Même tendance au Vélodrome, qui a doublé le nombre de ses représentations, passant de 4 à 8 shows.

Les Zéniths et les petites salles, davantage implantés dans les territoires, permettent aussi de maintenir certains tarifs à un niveau plus accessible.

Cette concentration des recettes sur les plus gros spectacles pose aussi la question de leur redistribution au sein de la filière. 

Grâce à la taxe sur les spectacles de variétés, les plus gros concerts contribuent au financement de l’ensemble de la filière musicale. Près de 60 % alimentent un compte entrepreneur, donnant aux acteurs éligibles un droit de tirage. Les 40 % restants financent les programmes d’aides du Centre national de la musique (CNM), notamment les aides sélectives.

Avec la croissance du marché du live, le plafond d’affectation au CNM, fixé à 58 millions d’euros en 2026, limite désormais les recettes qu’il peut percevoir. Une fois ce dernier atteint, les recettes supplémentaires ne peuvent plus être affectées au CNM, d’où les demandes de déplafonnement. « Ce système est vertueux, mais il est grippé par l’effet du plafonnement. La partie écrêtée des recettes des méga concerts est reversée au budget de l’État. Elle ne va pas pouvoir être mobilisée pour les aides sélectives du CNM. Il y a une telle progression de la courbe du marché que le plafonnement n’est plus adapté », éclaire Théophile Megali.

Aujourd’hui, je suis contraint de m’endetter pour assister au show d’une star.

Les spectateurs paient la facture

Pour assister à la performance de Beyoncé au Stade de France, en juin 2025, dans le cadre de sa tournée Cowboy Carter Tour, il fallait débourser jusqu’à 300 euros pour une place en carré or. Des tarifs qui grimpent à 500 euros pour Lady Gaga, 210 euros pour Kendrick Lamar, 245 euros pour Taylor Swift et jusqu’à 689 euros pour Drake lors de leur passage dans l’Hexagone. « Bientôt, seules les élites pourront encore assister aux concerts de ces stars tant les prix de leurs tickets atteignent des sommets », alerte Heta, 25 ans. 

Les fans au budget déjà fragilisé par l’inflation doivent renoncer à un plaisir qui restait encore accessible avant la pandémie. « Je n’avais jamais eu à me sacrifier pour aller à un concert. Aujourd’hui, je suis contraint de m’endetter pour assister au show d’une star. La vie est déjà assez difficile pour qu’on soit, en plus, obligé de se priver culturellement », dénonce Sheila, 29 ans. 

Les places finissent presque toujours par trouver preneurs. « Le yield management met en concurrence les spectateurs entre eux. Celui qui est prêt à mettre le plus cher aura son billet. Cela crée un sentiment d’urgence. Dans le domaine des concerts, le public est peu rationnel dans son comportement », souligne Grégory Caret. 

Une logique qui soulève une question : tant que les spectateurs continuent d’accepter ces tarifs, quel est l’intérêt des organisateurs à revoir leurs prix à la baisse ? « Cette dynamique ne les encourage pas à baisser les prix. Les médias enrichissent aussi le phénomène en informant combien de billets ont été vendus en temps réel », poursuit le directeur de l’observatoire de la consommation de Que Choisir.

Celui qui est prêt à mettre le plus cher aura son billet. Cela crée un sentiment d’urgence.

Le pire est à venir ? 

Plusieurs facteurs pourraient toutefois rebattre les cartes. Les prochaines élections présidentielles en 2027 joueront un rôle déterminant. « Les SMAC font un superbe travail avec des shows abordables. Si ces endroits perdent leurs subventions et voient leurs moyens baisser, cela va être compliqué pour le live en France. Aller à un concert deviendrait encore plus un produit de luxe. Cela va aussi centraliser les shows sur Paris et dans les métropoles, au détriment des petites villes », craint le manager de Médine. 

Autre fait non négligeable : la récente condamnation de Live Nation. Accusée d’avoir abusé de sa position dominante sur les marchés de la promotion de spectacles et de la billetterie, l’entreprise a été reconnue responsable de pratiques anticoncurrentielles par un jury fédéral américain en avril 2026. 

L’entreprise conteste cette décision et cherche à obtenir son annulation. À ce jour, elle n’a pas été contrainte de se séparer de Ticketmaster. « Pendant trop longtemps, Live Nation a tiré avantage des fans et des artistes en augmentant les prix des billets et en étouffant toute concurrence menaçant leurs positions », a rappelé Letitia James, procureure générale de l’État de New York.

Le yield management aura forcément une limite au bout d’un moment.

Dès mars, le gouvernement américain avait conclu un accord avec le groupe, prévoyant l’ouverture de la billetterie à des concurrents, un plafonnement des frais de service à 15 % et la cession du contrôle de plusieurs enceintes. 

En France, aucune mesure spécifique n’a été annoncée en réaction à la condamnation américaine de Live Nation. 

Toutefois, le sujet commence à émerger dans le débat politique. En juin, une question écrite déposée par le député Thierry Sother demandait au gouvernement quelles mesures il comptait prendre pour limiter la concentration du secteur et préserver la concurrence. Aucune réponse officielle n’a été publiée.

« On sèche niveau solutions. On ne peut que constater la hausse des prix et la mise en concurrence des consommateurs. Le yield management aura forcément une limite au bout d’un moment », espère Grégory Caret. 

Le véritable luxe ne sera bientôt plus de voir une star sur scène, mais simplement de pouvoir se le permettre.

Dossiers

VOIR TOUT

À lire aussi

VOIR TOUT