« J’fume car le monde ne tourne pas rond, un grand pardon à mes darons », clamait Josman en 2018 dans « Un zder, un thé ». Sept ans plus tard, la punchline n’a jamais semblé autant ancrée dans le réel. La France sort d’un été 2025 particulièrement festif avec l’enchaînement de plusieurs événements (Fête de la musique, le 14 juillet, la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions, les festivals, etc.), auxquels la jeunesse tricolore s’est emparée. Cette ardeur habituelle s’est intensifiée et muée en un besoin incontournable durant la saison chaude. Une tendance qui soulève un enjeu majeur : celui de la quête de liberté des jeunes dans un contexte de crise sociale et politique. À travers ces rassemblements, une partie de la « Gen Z » cherche à exprimer son ras-le-bol, s’affirmer ou à échapper à un quotidien oppressant.
Un été gravé dans les mémoires
Tout commence le 31 mai dernier avec la finale de la Ligue des champions opposant le PSG et l’Inter Milan. Le club de la capitale s’impose largement 5 buts à 0 après un récital du collectif mené par Luis Enrique. Quatorze ans jour pour jour après son rachat par QSI (ndlr : Qatar Sports Investments est une société d’investissement gérée par le gouvernement du Qatar), le Paris Saint-Germain est (enfin) champion d’Europe. Une joie immense pour les supporters parisiens du pays. Comme pour les grandes victoires de l’Équipe de France de football, le peuple descend dans la rue pour s’exprimer et communier. « On a commencé l’été avec cette victoire, donc tu t’habitues d’entrée à fêter dans la rue. Dès qu’il se passe des choses dans le sport ou dans la musique, on saute dessus, car ce sont des moments qui nous ressemblent. On a besoin de célébrer. C’est ancré en nous », glisse Yoan Prat, président et co-fondateur du festival Yardland et du média Yard.
On a besoin de célébrer. C’est ancré en nous.

Trois semaines plus tard, la fête de la musique prend place. Créée en 1982, la manifestation suscite un engouement inédit. Influencés par une trend sur TikTok (ndlr : plus de 50 000 vidéos au total) et convaincus de participer à un moment convivial exceptionnel, des milliers de jeunes Britanniques, Néerlandais et Allemands débarquent sur Paris. Le 21 juin, la capitale française devient l’épicentre de l’Europe. « Les rues étaient remplies de rires et de danses. C’était une rencontre et un moment de partage incroyable. On sentait que tout le monde avait envie de profiter et de créer un instant hors du temps », raconte Naïma, étudiante lyonnaise de 19 ans.
On sentait que tout le monde avait envie de profiter et de créer un instant hors du temps.
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Si les chiffres ne sont pas encore tombés pour l’édition 2025, la Fête de la musique réunit chaque année près de 10 millions de participants. Selon Ipsos, 49 % des Français se rendent régulièrement à cette manifestation. Ces statistiques devraient connaître un bond cette année, portées par l’engouement exceptionnel observé cet été.
Quelques jours passent, Yardland prend le relais et entretient la fièvre estivale. Du 4 au 6 juillet, le festival se mue en cœur battant des cultures populaires, soutenu par celles et ceux qui les font vivre. Près de 50 000 festivaliers répondent présent, mais ce n’est pas tout. Des milliers de jeunes vivent l’événement sur les réseaux sociaux avec des vidéos virales de leurs artistes favoris. La prestation du Triangle des bermudes (ndlr : composé de MC YOSHI, Mauvais djo et Kokosvoice) avec leur interprétation de « Charger » est l’un des moments forts du festival. « La jeunesse a toujours manqué de lieux et d’événements pour se réunir. Yardland se transforme le temps d’un week-end en un pays à part entière. C’est une évasion culturelle par rapport à ce qu’il se passe dans la société. On n’a jamais eu aucun problème, aucune violence. Il y a clairement un message et un enjeu politique, juste par le fait de se réunir », explique Yoan Prat.
Il y a clairement un message et un enjeu politique, juste par le fait de se réunir.
La montée en puissance de « Charger » dans les charts est l’illustration de ce besoin de célébrer. Publié le 14 février, le morceau a vu sa cote de popularité exploser avec l’arrivée des beaux jours. Initialement prévu pour les boîtes de nuit, « Charger » est devenu l’hymne national d’un été mémorable. Plus personne ne voulait « décharger » par la suite. Cette tendance festive s’est poursuivie avec les autres festivals sur le territoire, la fête nationale, le 14 juillet et des regroupements privés jusqu’à la fin de l’été.
Un contexte socio-politique délicat et sulfureux
Mais pourquoi ces événements ont-ils été vécus avec une telle intensité ? Cela peut s’expliquer par le contexte socio-politique en France et dans le monde. « Le résultat de cet été met aussi en lumière notre ras-le-bol général. On a eu besoin de le crier haut et fort », lâche Charlotte, 22 ans.
La montée des mouvements autoritaires et la crise d’austérité, aggravée par une inflation persistante depuis la pandémie de Covid-19, pèsent lourdement sur le quotidien des jeunes. « Cela impacte le moral des troupes. Il y a une tendance à une précarisation de la jeunesse et une augmentation des fragilités psychologiques. Une grande partie se retrouve seule à la maison et n’arrive pas à participer aux fêtes populaires, soit environ 10 à 15 % des jeunes en France », détaille Christophe Moreau, sociologue spécialiste de la jeunesse, de l’éducation et de travail social et chercheur indépendant à Jeudevi.
Pour les jeunes, faire la fête devient un luxe, bien que cela reste accessible. D’un côté, les événements privés pèsent lourd pour le portefeuille. De l’autre, certaines occasions demeurent gratuites comme la Fête de la Musique, les rassemblements dans l’espace public et les soirées improvisées entre amis. Cette double réalité crée une contradiction : les moments de solennité peuvent être coûteux, mais ils restent aussi ouverts à tous. « Je sors moins qu’avant avec l’inflation. Avec l’alcool, ça peut vite faire cher, donc je fais attention. Il existe encore plein de moyens de faire la fête sans se ruiner. Par exemple, c’est possible d’aller dans des bars à Paris pour profiter d’un Happy Hour », développe Jolan, 22 ans.
Entre précarité, incertitude face à l’avenir et tension sociale, la « Gen Z » cherche des échappatoires. La fête devient alors plus qu’un simple divertissement : elle se transforme en un véritable exutoire et un moyen de se retrouver. Les concerts, les festivals et les célébrations sportives permettent à la jeunesse de clamer sa solidarité et son désir de vivre pleinement malgré les crises qui l’entourent. « Après des mois de stress et une actualité pesante, on avait besoin de ça. Faire la fête, ce n’est pas juste s’amuser : c’est montrer qu’on existe, qu’on peut créer nos moments à nous malgré tout. Ces soirées donnent l’impression d’être libres, d’être nous-mêmes », confie Yanis, étudiant de 20 ans, originaire de Créteil (94).

Le résultat de cet été met aussi en lumière notre ras-le-bol général. On a eu besoin de le crier haut et fort.
Une génération vraiment éveillée ?
Pour Christophe Moreau, la génération actuelle n’éprouve pas nécessairement un plus grand besoin de faire la fête que ses aînés. Depuis toujours, la population juvénile est en quête de moments forts afin d’expérimenter une vie émotionnelle décuplée par l’amour, l’ivresse, la violence et le vertige. Simplement, la jouissance est aujourd’hui placée au premier plan par un grand nombre, au détriment de la contestation. « On est dans une époque où le circuit de la récompense, lié au cerveau, est prioritaire. Il y a moins d’engagement et de capacité sociale, donc moins de contestation. On est un peu plus des moutons. Les jeunes sont davantage dans un vécu émotionnel pour profiter de la vie. Après avoir vagabondé le week-end, tu retournes au travail dès le lundi. Cette soupape va te permettre de respirer, mais ça va renforcer l’ordre social. Cette stratégie existe depuis l’époque romaine », évalue-t-il.
Il faut dire que la voix des jeunes est régulièrement mise de côté. Beaucoup ont le sentiment de ne pas être entendus, ni par les responsables politiques, ni par les institutions. Cette absence de reconnaissance nourrit une frustration qui se traduit parfois par une forme de retrait ou de désengagement. « J’ai du mal à me sentir concerné. Je vois bien que c’est la merde, mais je pense ne pas être assez renseigné pour être touché. Je n’ai pas l’impression de pouvoir changer les choses à mon échelle », regrette Jolan.
Dans ce contexte, les rassemblements festifs deviennent un espace d’expression privilégié : un lieu où les jeunes peuvent exister collectivement, faire entendre leur énergie et affirmer une présence que la société tend à ignorer. « Nos voix sur les réseaux sociaux ne comptent pas. On nous retire le droit d’être des citoyens normaux. À Yardland, les gens viennent librement avec des drapeaux du Congo et de la Palestine. Le public et les artistes sont à l’aise pour prendre la parole sur des sujets sensibles », poursuit Yoan Prat.
La fête est un moyen important pour la jeunesse de réaffirmer son droit à l’espace public.

Il existe également un enjeu autour du droit à l’espace public. Pour les adolescents, cela représente un moyen d’émancipation et d’affranchissement du contrôle parental. Or, la démocratie a besoin d’espaces communs pour débattre, partager et vivre ensemble. « La fête est un moyen important pour la jeunesse de réaffirmer son droit à l’espace public. Il y a un gros enjeu démocratique et humain. Une société ne peut pas se faire en étant chacun devant son écran. On a besoin de lieux pour se rassembler. Les jeunes vont et doivent venir lutter contre cette tendance au repli sur soi », déclare Christophe Moreau.
En conclusion, cet été 2025 a révélé une jeunesse en quête de liberté, de lien et d’existence collective, capable de célébrer malgré les crises et un contexte anxiogène. En revanche, il serait hâtif d’affirmer que la génération Z fête plus que ses prédécesseurs. Affaire à suivre.