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Le 7ᵉ art à l’épreuve de la génération Z

Le 7ᵉ art à l’épreuve de la génération Z

Les jeunes ne s’intéressent plus au cinéma ? C’est une rengaine qu’on entend souvent. Pourtant, cette impression n’est pas totalement infondée. Entre le prix élevé du billet, l’accès facilité aux plateformes de streaming ou encore la transformation globale des usages culturels, il est légitime de penser que les 15-24 ans se déplacent moins dans les salles obscures. À cela s’ajoute une baisse de fréquentation significative depuis la pandémie de Covid-19 en France.

Alors, le cinéma n’est-il plus vraiment un réflexe culturel pour la jeunesse ? Booska-P a tenté de répondre à cette question. Éléments de réponse.

Une fréquentation en chute libre depuis 2020

On le sait, le Covid-19 a fait de gros dégâts dans la sphère culturelle, en particulier sur les cinémas qui ont relevé la tête sans jamais retrouver leurs niveaux d’avant pandémie. En ce sens, la grève des scénaristes à Hollywood en 2023 n’a pas aidé (ndlr : active du 2 mai au 27 septembre).

Crédits : NYT

Pour s’en rendre compte, il est nécessaire d’observer les chiffres à disposition. En 2019, le cinéma tricolore a cumulé 213,2 millions d’entrées d’après le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée). En 2024, 181,27 millions d’entrées ont été recensées, contre 180,4 millions en 2023. Si l’écart est important, l’année dernière a été exceptionnelle grâce aux succès de trois productions françaises : Un p’tit truc en plus (10,31 millions d’entrées), Le Comte de Monte Cristo (9,13 millions) et L’Amour ouf (4,73 millions). Une première depuis 2011 et la sortie de Intouchables avec Omar Sy et François Cluzet.

Il manque entre 20 à 25 millions d’entrées au cinéma français pour retrouver un niveau intéressant. C’est assez inquiétant

Malheureusement, l’embellie ne s’est pas poursuivie en 2025. Depuis le 1er janvier, 109,46 millions d’entrées ont été enregistrées (chiffres arrêtés à octobre 2025, selon le CNC), soit un recul de 14,4 % par rapport à la même période de 2024. Le premier semestre de l’année est même le pire depuis 28 ans dans l’Hexagone. Une sacrée douche froide. « Il manque entre 20 à 25 millions d’entrées au cinéma français pour retrouver un niveau intéressant. C’est assez inquiétant », déplore Antoine Heude, directeur d’exploitation du cinéma le Méliès à Montreuil.  

La crise des blockbusters américains n’explique pas tout. « C’est beaucoup plus engageant d’aller au cinéma. Il faut se déplacer, et le prix d’un ticket constitue aussi une barrière aujourd’hui. Cela demande également un temps sanctuarisé, où pendant deux heures, tu n’es pas sur ton téléphone », constate Emilie Papatheodorou, directrice des programmes de AlloCiné. 

En 2024, le prix moyen d’un billet de cinéma atteint 7,24 euros, un montant atténué par les offres promotionnelles, les formules d’abonnement, les tarifs jeunes et les réductions accordées par les CSE (comités sociaux et économiques). En réalité, dans les multiplexes comme Pathé, il faut débourser plus de 15 euros pour le plein tarif. « Le prix des places est un débat sans fin. La réalité est tout autre. Une personne sur dix paie la place à 17 euros de Pathé. Ces gens-là ne vont au cinéma qu’une à deux fois par an. Cela représente moins de 20% des entrées. En France, le prix moyen est le moins cher d’Europe. C’est mieux que l’Espagne avec ses 40% de pouvoir d’achat en moins. On peut remercier les salles subventionnées et municipales pour leurs prix attractifs », tempère Nathanaël Karmitz, CEO du groupe audiovisuel MK2.

Autrement dit, ce n’est pas tant le coût moyen du ticket qui pose problème, mais plutôt le fait qu’il soit perçu comme trop cher dans un contexte de pouvoir d’achat en berne

Le prix des places est un débat sans fin. La réalité est tout autre.

Les jeunes ne tournent pas le dos au grand écran

Cependant, les Français ne semblent pas bouder les salles du 7e art. La 40e édition de la Fête du cinéma, du 29 juin au 2 juillet, a attiré plus de 3 millions de personnes, selon la Fédération nationale des cinémas français (FNCF). La raison : un tarif unique à 5 euros dans tous le pays. Dans un sondage publié en février dernier par Ipsos, près de 70 % des Français affirment qu’ils iraient plus souvent au cinéma si le prix des billets était moins élevé (ndlr : 18 % affirment ne jamais y aller). « Ce n’est pas que j’aime moins le cinéma, au contraire. C’est juste que c’est devenu trop cher. Si tu ajoutes les transports et un pop-corn au coût du billet, tu en as vite pour 20 euros. Pour un étudiant, c’est beaucoup. Je préfère garder cet argent pour sortir ou juste faire des courses. Le cinéma, ça passe après », déclare Djibril, 19 ans, étudiant en BTP. 

Ce n’est pas que j’aime moins le cinéma, au contraire. C’est juste que c’est devenu trop cher.

Un avis pas forcément partagé par Fatou, 20 ans, étudiante en droit. « Si tu vas dans les grands complexes comme Pathé et UGC, oui, c’est cher. Mais si tu regardes un peu autour, t’as plein de cinés indépendants ou associatifs qui font des tarifs à 5 ou 6 euros, voire moins avec la carte étudiante. »

Malgré l’explosion des alternatives payantes, gratuites et illégales au cinéma, mais aussi la concurrence de TikTok, le 7e art est toujours dans la conversation des jeunes. Selon une étude du CNC publiée en juin 2024, près de 85 % des 15-24 ans continuent à se rendre au cinéma depuis la crise sanitaire, contre 64 % pour la moyenne des Français. Il y a une dizaine d’années, les jeunes allaient en moyenne 6 fois par an au cinéma, contre 4 aujourd’hui. « On craint que ça continue de baisser à l’avenir », glisse Antoine Heude. 

Les jeunes tiennent la fréquentation.

Les sorties dans les salles obscures sont plus occasionnelles, notamment à cause de la baisse du pouvoir d’achat. « Dans tout le réseau MK2, on a plus d’un spectateur de moins de 26 ans sur deux. Les jeunes tiennent la fréquentation. Ils ont autant envie d’aller au cinéma qu’il y a 25 ans. En revanche, ils y vont deux fois moins. Cela s’explique par une baisse du pouvoir d’achat. Si l’on propose des films intéressants et que le porte-monnaie suit, la jeunesse se déplacera au cinéma », explique Nathanaël Karmitz. 

Le cinéma reste un vrai plaisir et la plupart d’entre eux ont envie de renouveler l’expérience. Ils sont près de 84% à s’y rendre en bande afin de vivre un moment collectif (ndlr : chiffres issus d’une autre enquête publiée par le CNC, le 25 septembre sur les pratiques cinématographiques des Français en 2025). « Le cinéma est un prétexte pour se retrouver avec mes amis. Même si le film n’est pas incroyable, j’y vais pour l’ambiance. On oublie nos téléphones le temps d’un film et on profite tous ensemble. À la sortie, on débrief et c’est super », poursuit Fatou. 

On oublie nos téléphones le temps d’un film et on profite tous ensemble.

L’enquête montre également que le jeune public n’est pas homogène. Six profils distincts se dessinent, avec des usages et des motivations différents : les cinévores, les contraints, les éclectiques, les néophytes enthousiastes, les non-spectateurs et les grands occasionnels. 

Le streaming : concurrent ou allié ?

Si le streaming est souvent présenté comme un rival du 7e art, la réalité est plus nuancée. Pour de nombreux jeunes, plateformes et cinéma se complètent. Les services de VOD et le streaming illégal permettent de découvrir des films, d’explorer des genres moins accessibles, mais aussi de revoir des classiques à la maison. Cela peut même inciter à se déplacer au cinéma pour vivre l’expérience des salles obscures avec des films très attendus. Le grand écran conserve sa valeur symbolique et son poids culturel. « La salle de cinéma est toujours l’endroit où les gens sont les plus concentrés. Les images imprègnent les rétines. Il y a un acte actif dans un monde devenu passif face à un écran. Affirmer que les jeunes ne regardent plus que les films en streaming ou passent leur temps sur TikTok, c’est prendre les gens pour des cons. Vivre un moment collectif, rire et pleurer ensemble, c’est encore d’actualité », confie Nathanaël Karmitz. 

Cette complémentarité se retrouve aussi dans les usages : les plateformes offrent un accès immédiat, tandis que le cinéma reste un lieu de socialisation et d’expérience sensorielle unique. En résumé, regarder un film dans son lit est pratique pour le quotidien, mais rien ne remplace l’immersion d’une projection collective. La consommation culturelle des jeunes n’est plus binaire. Ils jonglent entre les écrans selon les programmations, leur envie, leur budget et leur disponibilité. 

Affirmer que les jeunes ne regardent plus que les films en streaming ou passent leur temps sur TikTok, c’est prendre les gens pour des cons.

La cinéphilie à l’heure de TikTok

Le cinéma conserve également son attrait auprès des jeunes, grâce aux films trouvant une vie sur les réseaux sociaux. Depuis quelques mois, les « reviews » et les recommandations d’œuvres se multiplient, en particulier sur TikTok. Autrefois, les spectateurs se fiaient aux critiques et aux journalistes pour orienter leurs choix cinématographiques. Seuls les modes de communication ont évolué, mais le principe reste inchangé. Le bouche-à-oreille reste un facteur déterminant. « Sur TikTok, je tombe souvent sur des gens qui parlent de films d’auteur, qui font découvrir des classiques ou qui analysent des séquences, et ça donne envie d’en voir plus. Peut-être qu’on va moins souvent en salle, mais on n’a jamais autant parlé de cinéma », déclare Antoine, 21 ans, étudiant en médecine. 

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Peut-être qu’on va moins souvent en salle, mais on n’a jamais autant parlé de cinéma.

Ce phénomène s’illustre d’ailleurs avec la popularité grandissante de créateurs de contenus comme Regelegorila et des plateformes comme Letterboxd. Elles permettent à des millions d’utilisateurs de partager leurs avis sur les films visionnés. L’essor de Letterboxd semble confirmer le développement d’une nouvelle cinéphilie très active. Cela transforme la façon dont on parle de cinéma : moins institutionnelle, plus spontanée. « Tout le monde doit pouvoir parler de cinéma. C’est pour cette raison que l’on rend publique la note spectateurs chez AlloCiné. La parole cinéma mérite d’être désacralisée. Bizarrement, sur les réseaux sociaux, lieu de la culture de masse, la culture de niche marche beaucoup. C’est une bonne chose pour les films d’auteurs », affirme Emilie Papatheodorou. 

Tout le monde doit pouvoir parler de cinéma.

Une dynamique constatée par le cinéma Le Méliès. Deux fois par an, durant l’été et pour Halloween, le lieu public organise une « Nuit de cinéma » avec la diffusion de 25 films. L’événement est particulièrement scruté par la jeunesse. « Ils sont d’excellents vecteurs de communication. Quand les jeunes aiment quelque chose, ça circule sur les réseaux sociaux. La prescription culturelle a beaucoup plus d’impact lorsqu’elle vient d’un jeune vis-à-vis d’un autre jeune », raconte Antoine Heude. 

Afin d’entretenir la « culture ciné », Le Méliès organise régulièrement des actions de médiation scolaire dans le cadre des dispositifs nationaux d’éducation à l’image. L’objectif est clair : fabriquer les spectateurs de demain malgré une mobilisation moins importante des enseignants. « Les nouvelles générations de professeurs sont moins enclines à se rassembler. Ils n’ont pas confiance en la capacité de leurs élèves à être intéressés. On peut émettre l’hypothèse que la dégradation du service public de l’école a un lien », rapporte Antoine Heude. 

Des jeunes plus exigeants que jamais

Comme vous l’aurez compris, les jeunes cherchent une expérience qui en vaut vraiment la peine, ce qui les rend peut-être plus exigeants que les générations précédentes. « Le film doit être intéressant et divertissant. Je dois rentabiliser mon déplacement », clame Djibril. 

La fréquentation juvénile est toujours très dépendante des sorties américaines à la promesse bien identifiée, malgré une certaine lassitude des grandes franchises (Marvel, DC Comis, Fast and Furious, etc.). Les films tricolores souffrent quant à eux de la comparaison avec les standards hollywoodiens. « La plupart des films français ne m’intéressent pas, car ils sont trop clichés. En plus, ce sont toujours les mêmes acteurs qui reviennent », reproche Antoine. 

Pour Ngiraan Fall, auteur et co-host de Tapis Jaune sur AlloCiné, le cinéma français n’est pas assez connecté avec la jeunesse. « Je me demande fréquemment à qui sont adressés certains films. On a besoin d’une nouvelle génération de producteurs et réalisateurs pour connaître un second souffle. »

La plupart des films français ne m’intéressent pas, car ils sont trop clichés.

Conclusion

En définitive, le 7e art reste profondément ancré dans la culture des 15-24 ans, malgré une fréquentation en recul et des contraintes budgétaires. Le défi pour l’industrie du cinéma est de se réinventer constamment afin de proposer des films originaux et captivants.

Travailler davantage avec des créateurs de contenus pourrait aussi être un moyen d’attirer les plus jeunes. La diffusion du documentaire Kaizen de Inoxtag en 2024 et la série Terminal de Michou, cette année, en sont la preuve. « Pour Kaizen, on a fait plus de 100 000 entrées alors que la vidéo était diffusée gratuitement dès le lendemain. Concernant Terminal, on a enregistré près de 40 000 entrées en une journée. C’est autant que le documentaire sur le dernier album de Taylor Swift », révèle Nathanaël Karmitz.

Si les modes de consommation évoluent, la passion pour le grand écran reste intacte. De quoi être optimiste pour l’avenir ? « Le cinéma a de beaux jours devant lui. On ne va pas les perdre nos jeunes », conclut Antoine Heude. 

À condition de continuer à transmettre, à innover et à faire du grand écran un art populaire. Pour toujours.

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