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Que faut-il attendre du retour de Sefyu ? 

Alors que la scène du 93 a le vent en poupe avec des têtes d'affiche qui cartonnent à longueur d'année, et des légendes ayant pour la majorité réussi leur retour, Sefyu est le dernier convive qui manque à la fête. Annoncé officiellement avec « Mal(à)laise » son retour intrigue. Que faut-il en attendre ?

par Booskap

Sefyu, NTM, Sniper, Alpha 5.20, le Secteur Ä, Flynt, Kery James, Doc Gynéco, Sinik, le Kaaris d’Or Noir… Le come-back impensable s’est imposé comme la grande tendance du rap français en 2018, avec des réussites incontestables, des retours à peine enthousiasmants, et des flops prévisibles. Sur le plan artistique, le même type de bilan très hétérogène se pose : certains ont complètement changé de style en essayant de rattraper les tendances, d’autres ont préféré rester en terrain connu et proposer le même type de contenu qu’à l’époque de leur grandeur, et d’autres ont trouvé un compromis en conservant les bases de leur style tout en se lançant dans une grosse mise à jour sur le plan des sonorités. 

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Le retour d’un rappeur avant-gardiste

Grand absent du rap-game depuis une bonne demi-douzaine d’années, Sefyu a annoncé son retour avec un nouvel album qui devrait débarquer début Avril, lui qui avait su, pendant ses années au sommet, se construire une identité artistique bien précise, aux contours parfois assez éloignés de ce vers quoi tendait le reste de la scène française. Si l’orientation très street de son discours et ses thématiques n’avait rien de marginal pendant la deuxième moitié des années 2000, les pistes explorées sur le plan musical, notamment en ce qui concerne les singles, ont permis au rappeur aulnaysien de se démarquer et d’entrer dans la case des avant-gardistes. 

Onomatopées, adlibs, premiers pas français sur des beats trap, emprunts à l'électro, sans oublier cette volonté farouche de ne pas dévoiler son visage, et cette capacité à toucher autant la rue que les hipsters : de nombreuses années avant que toutes ces tendances s’imposent massivement, Sefyu avait déjà toute la panoplie d’un rappeur qui chercherait à exploser en 2018. Et si l’on considère généralement qu’un artiste trop en avance sur son temps est dans l’erreur, puisqu’il ne touche pas son public en temps voulu, Sefyu représente le contre-exemple parfait à cet état de fait. Avec un disque de platine en 2008, en pleine crise de l’industrie du disque, une Victoire de la Musique votée par le public en 2009 (devant Julien Doré), et un succès palpable à l’étranger, il constitue à l’époque l’un des plus gros poids lourds du rap français

Sefyu avait déjà toute la panoplie d’un rappeur qui chercherait à exploser en 2018

Sa disparition progressive du champ médiatique, avec un dernier projet en 2011, et des apparitions de plus en plus rares en 2012 et 2013, avait alors laissé le public dans le flou. Aucune annonce officielle de retrait du monde de la musique, un nouvel album prévu pour 2013, puis finalement annulé, une signature chez Polydor en 2015 qui n’aboutit sur rien... Personne ne comprend réellement ce qu’il se passe dans la carrière du rappeur, et le désespoir finit par toucher ses supporters de longue date, qui se résignent à croire que le feu s’est éteint, que leur poulain n’entrera plus jamais en studio pour y enregistrer des titres inédits. 

Des certitudes et des interrogations 

Sefyu avait disparu, et personne n’avait pu faire son deuil -en l’absence de dépouille, seuls les espoirs avaient été enterrés. La concrétisation de son retour cette année apparaît donc comme une lueur inattendue au fond d’un tunnel que l’on croyait noyé à jamais dans l’obscurité. Une résurrection qui pose cependant autant d’attentes que d’interrogations, tant le rap a évolué ces dernières années, chamboulé aussi bien sur le plan des sonorités que des influences ou de l’image. On imagine bien entendu que Sefyu continuera à suivre ses propres aspirations, mais le rap s’est tellement diversifié aujourd’hui que se démarquer est devenu un véritable chemin de croix, là où il suffisait d’un écart pour s’extirper de la relative homogénéité des directions artistiques en 2008. 

#liberated

Une photo publiée par Kim Kardashian West (@kimkardashian) le

Reste à savoir ce que l’on attend réellement de Sefyu : au-delà de sa capacité à faire du hors-piste et à cracher en boucle des onomatopées 10 ans avant les autres, le rappeur aulnaysien a aussi et surtout marqué les esprits par sa maîtrise d’un rap de rue aussi cru que réfléchi. Jamais classé dans la catégorie rap conscient, chacun de ses albums revêt pourtant d’une part importante de thématiques sociétales et politiques, et de questionnements toujours très pertinents au sujet de la vie en cité, de l’immigration, des responsabilités de chacun, avec une forte dimension autocritique. A l’heure où le rap peine à soulever l’intérêt des masses dès lors qu’il est trop empreint de ce type de contenu engagé, la question de la forme qu’adoptera Sefyu pour amener ses réflexions à l’auditeur est posée, d’autant que sur ce plan aussi, le rap français a connu des évolutions spectaculaires. 

Une résurrection qui pose cependant autant d’attentes que d’interrogations

De la même manière que Sefyu était capable de s’aventurer sur ce type de terrain tout en restant dans des ambiances très rue, aussi sombres que nerveuses, des têtes comme Kaaris (« on a assez travaillé pendant l’esclavage, salope ») ou Kalash Criminel (« je sais que les médias font semblant de pas savoir qu'au Congo il se passe un génocide ») ont fait leur trou en mettant sur pied une façon neuve de faire passer des messages forts sur le racisme, la mémoire de l’esclavage, l’exclusion sociale, et autres sujets du même type. Sefyu n’adoptera évidemment pas forcément le même type de forme que celle empruntée par les deux sevranais, mais ces deux exemples prouvent que la distinction entre les différentes écoles du rap est aujourd’hui floue, et que le positionnement de l’auteur de Suis-je le gardien de mon frère serait peut-être moins compliqué à gérer aujourd’hui

« OH ! »

Toujours est-il qu’un come-back reste un pari difficile, surtout lorsque l’artiste sur le retour a touché les sommets par le passé. Le public qui l’a adulé il y a dix ans a évolué et n’est plus dans les mêmes dispositions, la nouvelle génération ne connaît pas forcément tous ses classiques, il faut donc conquérir, reconquérir, tout en s'accommodant du poids des premiers succès, avec lesquels le nouvel album sera forcément comparé. Miser sur le seul nom de Sefyu, malgré toute l’aura du personnage, pourrait donc ne pas suffir, et l’opération de teasing amorcée par le rappeur avec #backtoback prouve que la stratégie de retour est suffisamment affûtée puis la sortie de son premier single « Mal(à)laise » , d’autant qu’il n’en faut finalement pas beaucoup pour émoustiller les auditeurs en manque. 

Dans ce teaser vidéo sous forme de plan-séquence, au-delà d’un « OH » qui a visiblement émoustillé bon nombre de commentateurs, Sefyu replace en moins de trois minutes et sans prendre la peine de rapper, tout son univers et tout ce qui a constitué le fond de son discours depuis ses débuts : interrogation introspective, avec ce « qui suis-je ? » suivi d’une série de propositions et de personnalisations d’émotions humaines (hargne, peur, jalousie) ; réflexions sur la vie menée par les plus jeunes générations (« ce gamin, en grandissant, se rendra compte qu’il était un homme bien avant d’avoir atteint l’âge adulte ») ; images dures liées à la rue et à la délinquance, avec ces hommes cagoulés ou masqués, armés de gros calibres ; mise en cause de la ségrégation sociale dans la fabrication de la délinquance (« ces hommes ne sont que l’incarnation des centres de détention en plein air qu’on appelle aujourd’hui les banlieues ») ; et enfin, rappel de la position anti-systémique de Sefyu, qui s’incarne d’une part dans son rapport à la société (« il a décidé de défier toute forme d’institution »), dans son rapport à l’image (« il ne se cache pas, il se préserve ») mais aussi dans son rapport à l’industrie de la musique, rappelant implicitement qu’il s’est toujours caractérisé par un refus de rentrer dans le moule artistique. 

l’association Sefyu-beats trap actuels constituerait à elle seule l’une des meilleures combinaisons possibles

Ce moule, qui était facilement palpable et délimitable il y a dix ans, a vu ses contours évoluer et ses frontières se disloquer avec le temps. Si le rap a toujours cette fâcheuse tendance à s’auto-copier, les directions potentielles pour un artiste sont aujourd’hui bien plus nombreuses. La propension de Sefyu à s’affranchir des codes pourrait donc se trouver dans une position particulièrement propice face au champ des possibles offert par le rap actuel -d’autant que, même si l’on reste dans des schémas classiques, l’association Sefyu-beats trap actuels constituerait à elle seule l’une des meilleures combinaisons possibles. Si de grandes interrogations sur la forme, un plan sur lequel Sefyu a toujours su surprendre, le premier titre « Mal(à)laise » nous montre bien, que le contenu des textes du rappeur conserve la même teneur. Face à une nouvelle génération aux dents longues et aux codes radicalement différents, Sefyu est-il toujours le gardien de son frère ? 

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Auteur (@booska_p )

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