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« Nigga », histoire d'un mot interdit [DOSSIER]

Posté le 22 Octobre 2017 à 10h41, par Aurelien
« Nigga », histoire d'un mot interdit [DOSSIER]

En 1995, l’Amérique retient son souffle devant le procès le plus médiatisé de l’Histoire : le procès OJ Simpson.

Pour défendre cet ancien MVP de football que tout accuse d’avoir commis un double meurtre, ses avocats décident de jouer à fond la stratégie de la carte raciale lorsqu’il apparaît que l’un des policiers présents lors de son arrestation employait à outrance le mot « nigger ».

L’affaire bascule alors illico dans une autre dimension. Les plaies béantes d’un pays dont l’histoire est indissociable de la question ethnique sont rouvertes. Chacun juge désormais les faits à l’aune de sa couleur de peau.

[Voir à ce sujet le magistral documentaire en cinq parties O.J. Simpson, Made in America]

C’est à cette époque que se généralise l’usage du vocable « N-word » dans les médias. Si le terme préexistait depuis peu, trois ans après l’affaire Rodney King et les émeutes qui s’en sont suivies, il n’est dorénavant plus concevable d’utiliser nigger sous quelle forme que ce soit, tant le mot renvoie à la violence (coups de fouet, lynchages...) dont ont été victimes hommes, femmes et enfants noirs en Amérique.

Bien qu’il existe dans la langue de Shakespeare toute une flopée d’injures à l’encontre des noirs (« cracker », « peckerwood », « porch monkey », « jigaboo »…), aucune n’atteint de près ou de loin un tel degré de magnitude. Nigger est l’insulte ultime du dictionnaire, celle utilisée pour créer une hiérarchie raciale dont la dernière marche est occupée par les noirs – les juifs sont traités de white-niggers, les arabes de sand-niggers, les asiatiques de yellow-niggers, etc.

« No Vietnamese ever called me nigger » Propos prêtés à Muhammad Ali

Une terminologie qui n'est pas figée

Le mot n’a pourtant pas toujours été entaché de cette réputation exécrable. Apparu au 16ème siècle, pendant deux siècles son usage était tout à fait neutre.

Étymologiquement, le N-word dérive de l’espagnol/portugais negro (noir) – qui lui-même vient du latin nigrum. Il est très probable que la forme nigger soit le fruit de la prononciation des habitants blancs des états du sud, principaux pourvoyeurs de cotons.

Si l’on ne sait pas dater avec précision le moment où ce vocable est devenu péjoratif, on sait en revanche que dans l'ouvrage The Condition of the Colored People of the United States paru en 1837, l’abolitionniste Hosea Easton le répertoriait comme une manière d’assimiler les noirs à une race inférieure.

Il est généralement admis que ce sont les propriétaires d’esclaves et les suprémacistes qui l’ont transformé en un moyen de rabaisser psychologiquement et socialement ceux à qui il s’adressait.

Au début du siècle dernier, on parlait de « colored people ». Associée dans l’inconscient collectif aux lois raciales, avec l’avènement du mouvement des droits civils (qui prohibait largement le N-word) l’expression laisse place à « black », terme lui-même remplacé par le très politiquement correct « African American » dans les années 90.

Cette présentation reste toutefois assez schématique. En 1970 l’actuel Black History Month s’appelait encore le Negro History Week. Quant à la principale association de défense des personnes noires, la NCAAP, son acronyme signifie National Association for the Advancement of Colored People.

Toujours est-il qu’une constante demeure : la prohibition du N-word dans l’espace public, et ce même si là encore, il existe quelques entorses à la règle : du roman de 1939 d’Agatha Christie Les dix petits nègres (parfois rebaptisé Les dix petits indiens en VO), aux Aventures de Huckleberry Finn ce classique de 1884 de Mark Twain (l’auteur de Tom Sawyer) où l’on dénote 215 emplois du N-word, en passant par la comptine Eeny, meeny, miny, moe (le Am stram gram cainri) où « tiger » a fini par se substituer à « nigger », sans oublier toute une batterie de chansons d'artistes de renom comme Woman is the Nigger of the World de John Lennon (1972), Rock N Roll Nigger de Patti Smith (1978), Oliver's Army d’Elvis Costello (1979), Guns N' Roses One in a Million (1988)… Sans oublier les occurrences chez les présidents Harry Truman, Lyndon B. Johnson, Richard Nixon.

Les tristement célèbres "minstrel show" ont longtemps perpétué la caricature raciste du noir

Gangsta Rap Made Me Do It

Au début des 90’s, sous l’influence du gangsta rap (NWA, Death Row…), nigga est sur toutes les lèvres de la génération Hip Hop.

Le mot est utilisé dans la lignée de la doctrine Malcom X qui aspirait à faire de l’homme noir le mètre-étalon d’une virilité retrouvée après des siècles de brimades.

Répété en boucle dans les textes, le concept de « real nigga » devient vite une expression fourre-tout qui sans répondre à une définition précise finit par s’étendre alors ensuite à l’industrie du divertissement.

Cette évolution sémantique ne va cependant pas sans provoquer des grincements de dents au sein-même de la communauté noire, notamment chez les personnes les plus âgées qui ont connu cette époque où leur couleur les empêchait de trouver un travail, d’être servi dans un restaurant ou de s’asseoir dans un bus.

Les détracteurs du N-word affirment que son emploi ne fait que réitérer les postulats racistes dont sont affublés les noirs (ignorants, fainéants, flambeurs, voleurs…). L’utiliser équivaudrait à dénier la part d’humanité des personnes de couleur, et l’utiliser à toutes les sauces finirait par vider le terme de sa substance, jusqu’à le réduire à une expression lambda de la culture pop au même titre qu’un « bling-bling » ou qu’un « twerk ».

Les artistes qui eux n’ont pas connu la lutte pour les droits civiques se justifient en arguant qu’ils se doivent de retranscrire le monde tel qu’il est (ou pour citer 50 Cent : « Difficile de peindre le drapeau des USA sans utiliser la couleur rouge »), mais surtout qu’il s’agit de transformer le négatif en positif en reprenant à leur compte un mot destiné à les rabaisser, en se réappropriant d’une certaine façon l’Histoire.

L’intention est certes louable, mais n’aboutit-elle pas à l’inverse de l’effet escompté en intériorisation ces stéréotypes ? Le fait que le terme soit massivement repris essentiellement par les classes inférieures des ghettos et non pas par la bourgeoisie et les classes moyennes ne conforte-t-il pas une forme d’aliénation ?

À l’image d’un 2Pac qui a abondamment véhiculé cette imagerie (l’album Strictly 4 My Niggaz, les titres Niggaz Nature, N.I.G.G.A., Ratha Be Your Nigga…), lui qui a longtemps été en mal avec sa virilité et complexé par son teint, les bravaches des rappeurs ne masquent-elles pas un profond manque de confiance en soi ?

En 2008, Nas souhaitait intitulé son album Nigger, il a dû reculé devant la pression des distributeurs.

C’est ici qu’interviendrait la dichotomie entre nigger et nigga. La terminaison en -er renverrait à la ségrégation, au racisme, à l’esclavage et servirait à désigner les classes sociales déshéritées ou peu éduquées, tandis que la terminaison en -a équivaudrait à un terme assez neutre dont la portée varie selon le contexte.

C’est sur ce modèle que repose le fameux Black People versus Niggaz de Chris Rock. Cependant, malgré sa drôlerie, le comédien se refuse désormais de jouer ce sketch au motif que les personnes mal intentionnées se sentiraient alors ensuite autorisées à parler de la sorte.

La popularité du N-word renvoie donc à une question : qui est légitime pour l’employer ?, et son corollaire : qui décide de qui est légitime ?

A priori pas de problèmes pour les noirs d’un même groupe social entre eux (pas question de donner du « hey nigga » à un inconnu ou à son patron), et par extension pour les minorités des ghettos. Pour les latinos du Bronx, le terme équivaut à homeboy (voilà pourquoi personne n’a jamais émis de remarques à l’encontre de Fat Joe ou de Big Pun).

Une présentation, là encore à nuancer : dans les faits la pratique est limitée par des règles édictées par d’autres – le terme est censuré sur toutes les chaines de télé, y compris musicales.

Autre dilemme : quid des caucasiens ? En théorie, la règle est claire et n’admet aucune exception : ce mot n’existe pas dans leur dictionnaire.

Pourtant depuis quelques années le vernis se craquelle : quelques rappeurs blancs ont franchi face A le Rubicon (Kreayshawn, V Nasty, Stitches…), les wiggers l’utilisent entre eux et de nombreux artistes le reprennent dans leurs œuvres comme les écrivains Ernest Hemingway ou James Ellroy, et surtout Quentin Tarantino qui même s’il essuie de nombreuse critiques n’en tient absolument pas rigueur (38 occurrences dans Jackie Brown, 110 dans Django Unchained).

Une tendance somme toute assez prévisible si l’on considère que les trois-quarts des fans de Hip Hop sont blancs et ont grandi en entendant ce mot inlassablement matraqué dans les textes des rappeurs. Difficile ensuite de venir leur reprocher cette transgression.

Gary « white boy day » Oldman dans True Romance

Quid de notre contrée ?

En France où les tensions raciales n’ont jamais connu la même intensité, les équivalents « nègre » et « négro » sentent moins le souffre.

Cantonnés dans les textes de certains rappeurs fortement américanisés (Booba, Kaaris, Ill…), leur emploi est moins sujet à la controverse. D’une part peut-être parce que le néologisme « renoi » semble satisfaire tout le monde et évite les bisbilles entre communautés, de l’autre peut-être parce que la négritude (ce courant intellectuel instigué notamment par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas) est passée par là donnant une autre tonalité à cette problématique.

Reste que les querelles sémantiques ont également leur place, pour preuve le débat sur la suppression du mot « race » qui en son temps a cristallisé les passions, ou, progression du communautarisme oblige, l’évolution de certains mots désormais employés pour désigner de manière connotée un groupe ethnique (« beurette », « gouer »…).

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Auteur (@AurelienBurlet )

Aurelien : « Certains veulent un boule, d'autres des sapes, beaucoup veulent faire fortune, je voulais juste être cool » (1638 articles publiés) Aurelien est sur twitter, vous pouvez le contacter sur @AurelienBurlet.

6 commentaires sur la news

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Top Commentaires

Article très intéressant mais comme à chaque fois que j'aborde le sujet avec quelqu'un ou encore quand je fais des recherches personnel sur le sujet difficile de trouver un point final.

Étant de couleur noir et ayant grandit avec les paroles de Samuel L Jackson (qui utilise lui même ce mot sans trop de complexe ) dans le film Coach Carter en tête ( "N*gre est un terme péjoratif utilisé autrefois à l'égard de nos ancêtres ... " ) je n'ai jamais tolérer ce mot ni comprit comment les Noirs peuvent l'utiliser entre eux. Et encore plus les artistes qui se revendiquent pro-black. Et dans ce cas comment reprocher objectivement à un Blanc de l'utiliser ? Et dans le cas ou il ne fait que chanter les paroles d'une chanson ?

Iama4 le 22/10/2017 à 16h32 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Iama4 enfaite le but c'est de banaliser le mot en le revendiquant comme ça c'est plus une insulte enfaite. Mais un blanc n'a pas à le banaliser puisqu'à la base c'est raciste donc les noirs peuvent se le permettre mais un blanc ça n'a pas vraiment de sens après pour certains c'est tellement banal entre amis un noir ça le dérangeras pas obligatoirement qu'un blanc l'appelle comme ça vu que c'est banal aujourd'hui comme un blanc peut s'en ficher totalement que son pote l'appelle babtou en rigolant en mode normal tu vois.

Bmbmp le 22/10/2017 à 17h48 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Tous les Commentaires

Non je ne comprend pas. Des intellectuels ou des personnes en mauvaise santé qui revendiquent ce mot haut et fort on pourrait en citer des tonnes. Tous comme des personnes en bonne santé et sportifs qui partagent plus mon point de vue des choses.
Et puis que penser des plus jeunes d'entre nous qui utilisent ce mot sans même penser à ce qu'il représentait à l'époque ?

Et pour en revenir au Blanc on est d'accord pour dire que officieusement devrait uniquement être utilisé par les Noirs et si un Blanc l'utilise il a de très forte chance d'être vu comme hostile. Mais officiellement cette argument ne tient pas la route car il est tout simplement ridicule. On ne peut pas créer une règle pour interdire un mot uniquement au Blanc.

Iama4 le 23/10/2017 à 00h32 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Heu les termes "cracker" et "peckerwood" sont des termes péjoratif utilisés pour désigner les blancs hein

Smooth le 22/10/2017 à 21h15 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

C'est surtout une question persque hormonal j'ai envie de dire ... Par exemple un type de 18 ans au top de sa vie plein d'energie qui fait du sport etc en bonne santé en aura rien à f0utre et sera en mode arrogant rien à f0utre pas en mode victime en mode ça vaut rien ton insulte bidon je le revendique meme si ça t'amuse. Alors qu'un autre type avec une vie banale sans energie etc aura plus tendance à se rabattre sur quelque chose d'intellectuel. Mais les rappeurs c'est de la musique c'est de l'energie c'est de l'ego etc ... Donc on est plus sur des choses emotionnelles que intellectuelles. C'est une question d'etat d'esprit. Et l'etat d'esprit est entre autres influencé par les hormones. Imagine ces meme rappeurs avec sante pourrie sans energie. Il aurait moins la classe a revendiquer ce mot. Donc pour le revendiquer comme ça il faut etre au top etc.. Je sais pas si tu comprends.

Bmbmp le 22/10/2017 à 20h44 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Oui c'est un peu près de la même façon que 2Pac(ou peut-être Jay-Z je ne sais plus) justifiait son utilisation il disait qu'ainsi on transformait le côté négative du mot en quelque chose de positive mais je ne comprend pas comment on pourrait faire de la pire insulte jamais faite à un Noir quelque chose de positive. J'ai l'impression de manquer de respect à mes ancêtres en l'utilisant. Enfin c'est peut-être une question de point de vue.

Iama4 le 22/10/2017 à 20h32 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Iama4 enfaite le but c'est de banaliser le mot en le revendiquant comme ça c'est plus une insulte enfaite. Mais un blanc n'a pas à le banaliser puisqu'à la base c'est raciste donc les noirs peuvent se le permettre mais un blanc ça n'a pas vraiment de sens après pour certains c'est tellement banal entre amis un noir ça le dérangeras pas obligatoirement qu'un blanc l'appelle comme ça vu que c'est banal aujourd'hui comme un blanc peut s'en ficher totalement que son pote l'appelle babtou en rigolant en mode normal tu vois.

Bmbmp le 22/10/2017 à 17h48 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Article très intéressant mais comme à chaque fois que j'aborde le sujet avec quelqu'un ou encore quand je fais des recherches personnel sur le sujet difficile de trouver un point final.

Étant de couleur noir et ayant grandit avec les paroles de Samuel L Jackson (qui utilise lui même ce mot sans trop de complexe ) dans le film Coach Carter en tête ( "N*gre est un terme péjoratif utilisé autrefois à l'égard de nos ancêtres ... " ) je n'ai jamais tolérer ce mot ni comprit comment les Noirs peuvent l'utiliser entre eux. Et encore plus les artistes qui se revendiquent pro-black. Et dans ce cas comment reprocher objectivement à un Blanc de l'utiliser ? Et dans le cas ou il ne fait que chanter les paroles d'une chanson ?

Iama4 le 22/10/2017 à 16h32 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

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