Ce jour où... Master P a failli signer en NBA

Avec la série « Ce jour où... » Booska-P revient sur ces anecdotes de plus ou moins grande importance qui ont marqué l'histoire du rap. Aujourd'hui place à ce jour où le général de No Limit s'est mis en tête de devenir basketteur pro...

par Aurelien B

Courant 1998, Percy Robert Miller alias Master P domine le rap américain de toute sa superbe.

Né sept ans plus tôt dans l’arrière-boutique de son magasin de disques, son label No Limit crache le feu. Outre les 22 albums sortis par ses soldats (six sont certifiés platine, cinq or), son double CD MP Da Last Don arrivé dans les bacs au mois de juin s’est écoulé à plus de 4 millions d’exemplaires.

Entrepreneur hors pair, entre ses performances dans les charts et sa science du merchandising, Miller peut se vanter de générer un chiffre d’affaires annuel de 160 millions de dollars, toisant là de haut tous les Bad Boy et Roc-A-Fella de la côte est.

Sauf que bon, il n’y a pas que le rap dans la vie.

Apparemment lassé de s’époumoner « Uhh ! » à tout va, après avoir annoncé que MP Da Last Don serait son dernier album, il s’astreint à un nouveau défi à la (dé)mesure de son égo : décrocher un contrat pro au sein de la prestigieuse National Basketball Association.

Si à 31 ans l’idée peut paraître saugrenue, du haut de son mètre 93 le mogul y croit dur comme fer.

« Toute ma vie j’ai rêvé de devenir basketteur. J’ai commencé à jouer à 5 ans, c’est ce qui m'a sauvé des mauvaises fréquentations. Il se trouve que la musique m’est tombée dessus, mais désormais il est temps d’aller au bout de mon rêve. »

Amoureux sincère de la balle orange, il peut se targuer de statistiques très correctes à l’époque où il jouait au lycée Warren Easton de sa Nouvelle Orléans natale (18 points, 9 passes décisives, 5 rebonds et 3 interceptions par match lors de sa dernière saison), puis d’avoir ensuite continué sur sa lancée quelques mois durant dans les universités d’Houston et d’Oakland où il a suivi des cours de finances et de marketing – et où accessoirement il a côtoyé sur les terrains un certain Steve Nash, futur double MVP en 2005 et 2006.

Et comme il le dit lui-même : « Si Shaq peut rapper, je peux jouer au basketball. »

« Les ballers veulent être des rappeurs, les rappeurs veulent être des ballers »

À la tête de sa propre agence sportive, No Limit Sports Management, Master P charge alors l’un de ses agents, Andy Curtin, de lui dégoter une pige au sein de l’une des 29 franchises qui composent la NBA.

Malheureusement pour lui, à l’automne une grève des joueurs ampute tout le début de la saison 98/99.

Qu’à cela ne tienne, le boss de No Limit réussit à se faire engager chez les Fort Wayne Fury, une équipe de la Continental Basketball Association (CBA), une ligue indépendante de second rang aujourd’hui disparue dont les effectifs servaient officieusement de réservoir pour la NBA.

Arrière remplaçant, Miller accepté d’être est payé 1 000 dollars la semaine auxquels s’ajoutent 15 dollars pour les déplacements.

« Discipliné et désireux d’apprendre » pour reprendre les mots son entraîneur Keith Smart, il n’a cependant pas spécialement enthousiasmé les foules avec 15 petits points inscrits en huit matchs, le tout assorti de 24 fautes (!).

« Il lui manquait toutes ces années passées à travailler les fondamentaux. Jouer des matchs de basket improvisés sur un playground ce n’est pas la même chose que de jouer des matchs de basket organisés. Il faisait certes preuve parfois de fulgurances, mais c’était trop juste pour prétendre à une place en NBA. »

Et de conclure : « D’ailleurs cette année, neuf de nos joueurs ont par la suite été appelés pour faire un test, mais pas lui. »

En janvier 1999, Andy Curtin reçoit toutefois un coup de fil de Don Nelson, le coach des Dallas Mavericks, qui lui fait savoir qu’il serait intéressé pour voir le rappeur à l’œuvre balle en main.

Convié une journée dans le Texas avec quelques un de ses subordonnés, P retrouve sur place Steve Nash qui lui fait faire le tour des infrastructures.

Pas de chance là encore, suite à une confusion des plannings (l’entraînement auquel il doit participer l’après-midi est reporté au lendemain matin sans qu’il ne soit mis au courant) l’expérience tourne court.

En vérité, comme le révélera des années plus tard Curtin, ce coup du sort n’a pas changé grand-chose, le staff n’ayant apparemment jamais considéré le recrutement de Master P comme une option sérieuse mais plus comme une opération de relation publique dont l’objectif était d’attirer de potentiels agents libres.

« Donnie Nelson, le fils de Don Neslon m'a confié que suite aux problèmes de son père avec Chris Webber aux Warriors et Patrick Ewing aux Knicks, le bruit courrait à son sujet que ‘Les joueurs noirs l’évitaient’. Faire venir Master P avait une portée symbolique, c’était une façon de dire que ‘Ce Don Nelson n’est pas un mauvais bougre après tout’. »

« We want P! We want P! »

Pas découragé pour autant, l’homme qui dans le clip culte de Make 'Em Say Uhh débarquait sur le parquet debout sur un tank doré s’envole quelques jours plus tard à Charlotte en Caroline du Nord.

Tyree Davis, dont le fils Ricky managé par No Limit Sports vient d’être drafté par les Hornets, a en effet convaincu le staff de l’enrôler dans leur training camp après leur avoir montré des images de lui en CBA.

Motivé à bloc, Miller s’astreint à des sessions d’entraînement intensives deux jours durant (physique, travail au rebond...) tandis que les coachs imposent des schémas offensifs et défensifs pour jauger des capacités de chacun à se fondre dans le collectif.

Histoire de se rappeler au bon souvenir de leurs fans qui n’ont pas vu la moindre action depuis bientôt trois mois, le club organise au Charlotte Coliseum le 23 janvier une sorte de match d’exhibition entre toutes ces possibles recrues.

À la grande surprise des exécutifs qui s’attendaient à remplir au mieux la moitié du stade, l’annonce de la présence de Master P permet de vendre plus de 15 000 places !

Et à en croire l’ancien Hornet Eldridge Recasner, l’ambiance était au diapason : « Il y avait plus de bruit que lors de nos matchs de saison régulière. Moi qui ai joué en NBA huit ans, je n’avais jamais vu autant de monde pour ce genre de rencontre. Cela me paraissait complétement fou qu’autant de personnes viennent voir ce type. »

Reste que si les équipes font leur entrée au son de Make ’Em Say Uhh!, P débute le match sur le banc. Pas des plus ravis, les spectateurs (dont parmi eux les artistes No Limit C-Murder, Mia X, Mystikal et Mr. Serv-On) font très vite savoir pourquoi ils sont là à coup de « On veut P ! On veut P ! ».

Une fois sur le terrain, Miller ne démérite pas, lui qui en 16 minutes de jeu contribue plus qu’honnêtement à la victoire de son équipé avec 9 points (3/6 aux shoots), 4 passes et 2 rebonds.

Interrogé par la presse à la fin du match, galvanisé, il déclare : « Je sais ce que je peux apporter à la ligue. Beaucoup de gens me suivent et j’ai vendu un paquet de disques. J’ai montré au monde que je pouvais jouer au basket. »

Ses débuts prometteurs ne constituent néanmoins au mieux qu’un échauffement en amont du véritable test : les deux matchs de pré-saison programmés à domicile face aux Atlanta Hawks avant la reprise (joueurs et propriétaires ont finalement trouvé un accord sur leurs conditions de travail).

Loin de l’ambiance bon enfant de sa première rencontre, Master P accuse cette fois la différence de niveau avec en cumulé seulement 8 minutes de jeu, 2 petits points inscrits, 2 passes et 1 rebond.

C’est donc somme toute assez logiquement que les Hornets le remercient le 1er février, à quatre jours du début de la saison.

Plus de quinze ans après les faits, la séquence agace d’ailleurs toujours autant l’intéressé : « J’étais la plus grosse star de l’équipe. J’aurais dû être pris, mais tout ça c’était politique. Le General Manager Bob Bass m’a un jour appelé pour me dire que je savais jouer, que j’étais un basketteur de talent, mais que ma musique était ordurière et que je n’avais pas ma place dans une ville de la Bible Belt. »

Nouveau maillot, nouvelle chance

Lors de l’intersaison suivante, le mogul se voit proposer d’intégrer les jeunes Toronto Raptors aux côtés de toute une bande de grognards à première vue pas forcément des plus faciles à vivre (Charles Oakley, Kevin Willis, Muggsy Bogues, Dee Brown, Antonio Davis, Dell Curry…), plus les deux stars montantes Vince Carter et Tracy McGrady.

Pas intimidé pour un sou, le Maître P déclare dans la presse qu’il « vient du hood » et que le basketball est pour lui « un truc fun ».

Numéro 17 sur les épaules, il participe ainsi à six matchs de pré-saison au cours desquels il compile en 23 minutes de jeu 13 points, 2 rebonds, 4 balles perdues et 5 fautes.

Petit moment de gloire, le 18 octobre contre les voisins des Vancouver Grizzlies, il plante 8 points dont deux paniers à trois points.

Ce n’est toutefois pas assez pour convaincre les cadres de Raptors de prolonger l’aventure en saison régulière.

Là encore quinze ans plus tard, P l’a toujours mauvaise : « Je me suis battu pour Vince Carter, mais je n’ai pas l’impression qu’il en ait fait autant pour moi. En fait ils ont profité de ma popularité pour se faire un nom, la ville était à l’époque nouvelle venue dans le monde du basket. »

N’en déplaise à ceux qui depuis le départ l’accuse de faire sa publicité plus qu’autre chose, Percy Miller s’obstine à vouloir réaliser son rêve – et tant pis si son label pique de plus en plus dangereusement du nez en parallèle.

De retour sur les parquets en International Basketball League, une ligue semi-professionnelle aujourd’hui défunte, il évolue pendant deux saisons sous l’uniforme des San Diego Stingrays, avant de (re)retenter l’essai en 2004 à 37 ans passés pendant qu’il peut « encore le faire ».

Son argument ? Après avoir côtoyé les étés précédents Paul Pierce, Kevin Garnett, Steve Francis et Sam Cassell, il a enfin chopé « la bonne mentalité pour jouer en NBA ».

« J’ai réussi à tenir tête à ces gars. Pour moi le basket c’est une affaire de confiance en soi. Pas question de perdre confiance en soi pour un panier raté. Quand tu vois les franchise players manquer un panier, ils continuent à tirer. La confiance que j’ai acquise sur scène avec ma musique m’aide beaucoup sur ce point. »

Tout cela évidement sans oublier « ce qu’il peut apporter à la communauté et aux kids » : « Je peux remplir les sièges vides. Rendre le basket plus fun. Je peux être cette étincelle, je suis le genre de mec qui a cette énergie en lui. »

Direction donc le camp d’été des Denver Nuggest en 2004 où selon ses dires le GM Kiki Vandeweghe aurait souhaité le signer si son effectif n’avait pas déjà été complet, puis celui des Sacramento Kings en 2005, sans plus de succès.

Mais que valait vraiment Master P comme basketteur ?

Si l’on en croit les témoignages recueillis par Complex en 2015, le leader de No Limit savait shooter en position, shooter après un dribble, shooter après un écran, quand bien même il n’avait pas le tir le plus rapide qui soit. Balle en main, son dribble était plus que correct et il savait utiliser son gabarit pour se frayer un chemin vers les paniers. Question physique, il était étonnement endurant. Et pour ce qui est du mental, il était un compétiteur dans l’âme.

Rayon faiblesses en revanche, il manquait clairement d’explosivité. Bien que bon athlète, il n’était pas un athlète calibré pour la NBA. Incapable de dunker malgré ses 193 centimètres, il était plutôt lent pour un arrière, ce qui n’était pas sans poser problème en défense. Et comme souligné précédemment, ce qui lui faisait le plus défaut c’était son manque de fondamentaux (lire les écrans, se sortir d’un écran). Il manquait de compréhension dans l’occupation de l’espace.

« Si toutes ces petites chose peuvent paraître sans conséquences, elles n’en constituent pas moins les bases du jeu. »

En guise de consolation, Master P peut toujours s’enorgueillir d’une part d’avoir été le seul entertainer à être allé aussi loin dans le monde du basketball professionnel, et de l’autre d’avoir défait Michael Jordan lors d’un match improvisé !

En 1999, alors que son fils Lil Romeo assiste au camp d’entraînement de His Airness, ce dernier lui reproche de porter, non pas une paire de Air Jordan, mais une paire de P. Miller, la marque de son père.

Apprenant la nouvelle, MP propose à MJ d’en découdre sur le terrain pour savoir qui est autorisé à porter quoi.

Bien que ce jour-là « d’autre joueurs NBA » composaient l’équipe de Jordan, le général Miller accompagné de Gilbert Arenas, Ron Artest et d'une poignée de lycéens auraient réussi à envoyer le Christ s’asseoir sur le banc.

Et ça dans l’histoire de la balle orange, peu de gens peuvent s’en vanter.

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Auteur (@AurelienBurlet )

Aurelien B : « Certains veulent un boule, d'autres des sapes, beaucoup veulent faire fortune, je voulais juste être cool » (1824 articles publiés) Aurelien est sur twitter, vous pouvez le contacter sur @AurelienBurlet.

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Super article j'étais pas au courant!
Mais quant tu dit "Petit moment de gloire le 18 octobre contre les voisins des Vancouver Grizzlies" ça la aucun sens Vancouver est a plus de 4000km de Toronto... Je crois même que c'étais les deux équipes les plus éloigné en terme de distances.

Frank le 03/08/2020 à 23h10 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Ils sont pas tous cousins au Canada ?

(Merci)

Aurelien le 04/08/2020 à 16h45 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Tous les Commentaires

"Ils sont pas tous cousins au Canada ?"
Au moins ils ont des vrais joueurs de basket...

Frank le 05/08/2020 à 00h31 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Super article j'étais pas au courant!
Mais quant tu dit "Petit moment de gloire le 18 octobre contre les voisins des Vancouver Grizzlies" ça la aucun sens Vancouver est a plus de 4000km de Toronto... Je crois même que c'étais les deux équipes les plus éloigné en terme de distances.

Frank le 03/08/2020 à 23h10 - Réagir au message - Signaler - 0Soutenir +1

Ils sont pas tous cousins au Canada ?

(Merci)

Aurelien le 03/08/2020 à 23h10 - Signaler - 0Soutenir +1