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Ce jour où... 2Pac a inventé la « thug life »

Avec la série « Ce jour où... » Booska-P revient sur ces anecdotes de plus ou moins grande importance qui ont marqué l'histoire du rap. Aujourd'hui place à ce jour où l'auteur de « California Love » a prouvé qu'il ne faisait pas semblant...

par Aurelien B

Rappeurs tatoué de la tête aux pieds avant l’heure, Tupac Amaru Shakur arbore quantité de motifs sur le corps dont un portrait de la reine égyptienne Nefertiti sur son pectoral droit, une gueule de panthère noire sur son épaule gauche, des références bibliques sur son dos ou encore une mitrailleuse AK-47 piquée sur l’abdomen.

Si toutefois il ne devait en rester qu’un, celui qui pour le meilleur ou pour le pire le résume le mieux, ce serait évidemment l’immense lettrage THUG LIFE (avec le « i » en forme de balle de pistolet) qui lui barre tout le ventre.

Aujourd’hui rentrée dans le langage courant, l’expression est généralement employée avec une bonne dose d’ironie pour désigner celles et ceux qui auraient un peu trop vite oublier que pour se la jouer voyou l’habit ne suffit pas – voir tous ces mèmes qui depuis 2014 affublent les durs de l’internet de lunettes de soleil et d’un joint le plus souvent avec Nuthing But a ‘G’ Thang en musique de fond.

Sauf que bon, avant internet et ses pitres, évoquer la « thug life » renvoyait à une signification beaucoup plus profonde.

Le « Truce Picnic » : le pique-nique de la trêve

Début des années 90 à Los Angeles. Dans des ghettos, l’ambiance est à la fin du monde.

Outre les conséquences sanitaires désastreuses de l’épidémie du crack sur la population, la violence qu’engendre le trafic atteint des sommets.

En guerre permanente pour le contrôle des parts de marché d’un business qui génère des millions de dollars, les gangs font régner la terreur dans les rues. Organisés comme des milices, Crips et Bloods sont engagés dans une course folle où les morts se comptent chaque année par plusieurs centaines des deux côtés.

Conscients de la logique d’autodestruction dans laquelle ils s'embourbent chaque jour un peu plus, les responsables des différentes factions (les Grape Street Crips, les PJ Watts Crips, les Bounty Hunter Bloods, les Hacienda Village Bloods...) prennent une décision inédite : enterrer momentanément la hache de guerre.

Assisté dans leur tâche par l’acteur et ancienne star du foot US Jim Brown (Mars Attack!, L’Enfer du Dimanche...) via son association Amer-I-Can, les deux parties conviennent de se rencontrer lors d’un pique-nique qui se tient le 28 avril 1992 (soit la veille du premier jour d’émeutes suite à l’acquittement des quatre policiers qui ont tabassé Rodney King) sur les hauteurs de Watts (ce même quartier où en 1965 une émeute avait déjà mis la ville à feu et à sang).

Le jour J ce sont ainsi des centaines de jeunes afro-américains hier ennemis s’engagent à signer un cessez-le-feu tandis que la police surveille les lieux en hélicoptère.

Ou quand le thug se veut « vertueux »

Absolument pas présent sur les lieux, 2Pac joue néanmoins les premiers rôles en transmettant à l’assistance son Code de le T.H.U.G.L.I.F.E., un manifeste visant à endiguer la violence du trafic de drogue.

[« T.H.U.G.L.I.F.E. » est ici l’acronyme de « The Hate U Give Little Infants Fucks Everyone », « La haine que vous transmettez aux enfants détruit tout le monde » en français.]

Californien d’adoption, s’il n’est pas lui-même un gang member il bénéficie de par sa musique d’une certaine légitimité dans le milieu, ainsi que de connexions directes avec les pontes des Crips et de Bloods de par ses liens familiaux avec le militantisme pro black (sa mère Afeni était membre active des Black Panthers, sa tante Assata qui œuvrait pour la Black Liberation Army vit en exil politique à Cuba après avoir été accusée de meurtre dans les années 70...).

Réfléchissant depuis quelque temps déjà avec son demi-frère Mopreme sur la meilleure manière de « concilier l’avarice et l’impératif de survie », fort de leur expérience passée en tant que dealeurs, les deux hommes en viennent à imaginer un corpus de règles à destination des acteurs du « game ».

Rédigé sous la forme d’une liste de 26 choses à faire et à ne pas faire, le Code de la Thug Life ambitionne de « moraliser » le trafic de drogue tout en préservant au mieux la communauté de ce péril – avec en premier lieu les femmes, les enfants et les « civils ».

1. Tous les nouveaux venus dans le game doivent bien comprendre que soit ils deviendront riches, soit ils finiront en prison, soit ils mourront.

2. Aux chefs de crews : vous êtes responsable des frais légaux et financiers envers les membres de votre crew. Votre parole vous engage irrémédiablement.

3. Balancer un crew équivaut à balancer tous les autres crews. Les balances sont comme une maladie, tôt ou tard elles vous contaminent.

4. Les chefs des crews se doivent de choisir un diplomate et aplanir leurs différends. L’unité est source de force !

5. Le car-jacking dans nos quartiers est contraire au Code.

6. Vendre de la drogue aux enfants est contraire au Code.

7. Faire vendre de la drogue par les enfants va à l’encontre du Code.

8. Il est interdit de vendre de la drogue dans les écoles.

9. Depuis que la balance Nicky Barnes (lire son portrait ici) a ouvert sa bouche, balancer est devenue chose acceptable par certains. Pas pour nous.

10. Les balances ne sont pas tolérées.

11. Ce n'est pas la police qui contrôlent la zone, c’est nous. À nous de contrôler le ghetto et de le rendre sûr pour ceux qui ont une vie normale.

12. Personne ne vend de la drogue aux sœurs enceintes. Le faire c’est tuer des nouveau-nés et participer un génocide !

13. Apprenez à connaitre votre cible, à savoir qui est votre véritable ennemi.

14. Les civils ne peuvent pas être pris pour cibles. Ils doivent être épargnés.

15. Faire du mal aux enfants ne sera soumis à aucun pardon.

16. Avant de s’en prendre à la maison d’une cible, il est impératif de vérifier si sa famille y réside ou non. Le cas échéant le plan doit être modifié.

17. La sauvagerie et les viols doivent stopper.

18. Nos aînés ne doivent pas subir de mauvais traitements.

19. Respectez nos Sœurs. Respectez nos Frères.

20. Les Sœurs dans le game doivent être respectées si elles se respectent.

21. Les conflits armés pour des questions de territoire au sein de la communauté doivent se régler de manière professionnelle, et en aucun cas dans la rue.

22. Aucune fusillade lors des fêtes et soirée.

23. Les concerts, fêtes et soirées sont des territoires neutres. Pas de fusillades !

24. Apprenez le Code, il doit être connu de tous.

25. Soyez un dur pour de vrai. Respectez le Code de la Thug Life.

26. Ne baissez jamais la garde !

Le gardien de ses frères

Bien que le Code de la Thug Life n’ait pas été ratifié par la majorité des représentants des gangs lors du Truce Picnic, 2Pac croit dur comme fer qu’il peut à son échelle initier un mouvement, lui qui dans la foulée se rend à New York pour tenter d’unifier les gangs du Bronx, Queens, Harlem et Brooklyn.

Pour le rappeur il s’agit en effet de consacrer le thug comme une sorte de militant dont le gang serait le parti. Son objectif ? Atteindre l’autodétermination « par tous les moyens nécessaires ».

Ou pour citer cet extrait tiré du livre 2Pac: Me Against The World écrit par Maxime Delcourt : « La guerre des gangs c'est quoi ? Voilà la vérité : quelqu’un tire sur un des membres de ta famille, alors évidemment tu vas te venger, tu vois ? Les États-Unis font pareil, c’est comme une grande famille. Si, par exemple, quelqu’un fait sauter une école. Il y a des morts. Les USA disent ‘Ça craint, on va aller descendre ces tueurs.’ Les gangs fonctionnent sur le même mode. »

« Les USA sont le plus grand gang du monde. Quand il y a eu un désaccord avec Cuba, on les a isolés. Pareil dans la rue, on bloque. Les gangs peuvent être positifs. Il leur suffit d'être organisés, d'arrêter de s’autodétruire et de devenir constructifs. Ce sont des gangs qui ont construit ce pays et ce sont toujours des gangs qui le dirigent. Les Républicains, les Démocrates, la police, le FBI, la CIA, tout ce sont des gangs. Les gardiens de prison également. L’un d’eux m’a dit : ‘On est le gang numéro 1 de New York’. Carrément, tu vois ? »

Et de poursuivre en détaillant sa vision d’un monde où d'une certaine façon le mal soignerait le mal : « Il faut que ceux qui dealent financent le centre social. S’ils n’écoutent pas, on se retourne contre eux. Puisqu'on assure dans les gangs, qu'on soit arnaqueur, braqueur, voyou, on doit pouvoir empêcher les viols, la violence, les fusillades dans nos quartiers si on le veut. Sauf si on cherche à nous infiltrer pour nous détruire. »

« L’argent que l’on se fait dans la rue devrait revenir à la communauté. Des fêtes de quartier, des tournois, des équipes de basket, de football. On doit se prendre en charge. Ça, ce serait positif. Quand on enverra les mômes à l’école, quand nos jeunes iront à la fac, là nous serons constructifs. »

« Je crois vraiment qu’il y a une part de responsabilité à imputer aux dealers, aux gangs, etc. Mais ils n’ont pas eu accès à l’éducation. On paie des impôts. À Los Angeles, après les émeutes lorsqu’on a conclu une trêve, il ne s’est rien passé. On a eu du travail ? Non ! Des aides sociales ? Non ! Mais à la moindre catastrophe naturelle les USA envoient des millions de dollars aux victimes. Ils n’en ont rien à cirer des affrontements entre les gangs. Chaque fois que la Bosnie ou n’importe quel pays est attaqué, on envoie des tonnes de vivres. En Somalie, par exemple, tout le monde reçoit de vivres. Il n’y a que nous qui ne recevons rien. »

« On ne veut pas stopper la guerre des gangs. Je ne peux pas empêcher de se battre des gens qui ont faim. Quand on les nourrira, là je pourrais leur parler. »

Disparu tragiquement à 25 ans, 2Pac n’a cependant pas pu mettre en place cet ambitieux programme, quand bien même il a contribué à de nombreux projets allant dans ce sens (création d’associations, campagnes de prévention, dons multiples...).

Maigre lot de consolation, de 1993 à 1995 il a formé avec ses acolytes Stretch, Big Syke, Mopreme, Macadoshis et The Rated R le groupe Thug Life dont le seul et unique album intitulé Thug Life: Volume 1 est sorti en septembre 1994.

A lire aussi :

Le rap de dealeurs : la petite histoire du « coke rap »

Retrouvez tous les articles de la série « Ce jour où… » en cliquant ici.

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Auteur (@AurelienBurlet )

Aurelien B : « Certains veulent un boule, d'autres des sapes, beaucoup veulent faire fortune, je voulais juste être cool » (1823 articles publiés) Aurelien est sur twitter, vous pouvez le contacter sur @AurelienBurlet.

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