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Frank Ocean, raconté comme jamais par Nicolas Rogès

Frank Ocean, raconté comme jamais par Nicolas Rogès

Redécouvrir Frank Ocean, ou enfin apprendre à le connaître. Avec Frank Ocean, les garçons ne pleurent jamais, Nicolas Rogès s’attaque au mythe insaisissable que représente l’auteur-compositeur-interprète américain.

Absent du paysage médiatique, Frank Ocean n’en reste pas moins l’un des artistes les plus scrutés au monde. Son dernier album, Blonde, considéré comme un chef-d’œuvre, a redéfini les contours de la musique contemporaine.

Comment pister quelqu’un qui fait tout pour rester invisible ? Comment raconter un artiste qui s’est toujours livré en profondeur, à travers une œuvre fragmentée ? Autant de questions auxquelles l’écrivain et journaliste culturel se confronte, avec toutes les difficultés que cela implique, pour donner naissance à la première biographie consacrée à Frank Ocean. En 208 pages, Nicolas Rogès décrypte la musique du natif de Long Beach sous le prisme d’une Amérique fracturée : quête identitaire, nostalgie, jeunesse, coming out…

Paru le 25 mars aux éditions JC Lattès / La Grenade, Frank Ocean, les garçons ne pleurent jamais s’impose déjà comme l’un des événements éditoriaux de ce début d’année.

  • Avant d’entrer dans le vif du sujet, parlons de ta carrière en tant qu’auteur. Frank Ocean, les garçons ne pleurent jamais est ton cinquième ouvrage. Que représente ce nouveau livre pour toi ?

Nicolas Rogès : C’est un livre particulier. Après mon dernier, Boulogne Une école du rap français en 2023, j’ai décidé de ne plus écrire sur la musique. J’ai eu l’impression d’avoir fait le tour. Je voulais me consacrer à la fiction. Cela a donné naissance à mon premier roman, L’échappée d’Adèle en 2024. Après sa publication, l’envie d’écrire sur de la musique est vite revenue toquer à la porte. Par contre, je voulais créer quelque chose de vivant et d’imagé, en mêlant fiction et réalité. Ça faisait des années que je voulais explorer la personnalité de Frank Ocean. Il m’a toujours fasciné, car je ne l’ai jamais vraiment compris. 

  • Comment t’es venu l’idée d’écrire un livre sur Frank Ocean justement ?

N : C’est un artiste discret et invisible. Sa musique est cryptique. Quand je ne comprends pas quelque chose, ça m’énerve. J’ai envie de percer le secret. Quand le sujet est impossible à traiter, ça me challenge. Ce n’est pas la meilleure des idées (rires). La fascination, l’inconnu et l’envie de comprendre m’ont guidé.

Le sujet étant assez complexe, ce n’était pas facile de rendre le livre accessible. Il y avait un double enjeu : donner à manger aux fans de Frank et à ceux qui ne le connaissent pas en profondeur. Il fallait trouver un équilibre. 

Couverture de Frank Ocean, les garçons ne pleurent jamais
  • Que ce soit la recherche, les interviews, l’écriture et la relecture, combien d’années de travail représente le livre ? 

N : Trois ans au total. Il y a environ 2 ans d’écriture et de recherche. Les six derniers mois étaient consacrés à la correction du manuscrit, la préparation de la sortie et l’impression. Cela a pris du temps, car j’ai effacé l’équivalent d’un livre pour tout recommencer. Selon moi, ce n’était pas à la hauteur. Je n’avais pas réussi à mettre le doigt sur ce que je voulais. 

Écrire un livre de la sorte, c’est beaucoup d’étapes rébarbatives. Au fil de ma carrière, j’apprends aussi à synthétiser mon écriture. Mon éditeur est hyper précieux à ce niveau. J’essaie de faire moins pour être plus impactant. Cela permet de ressortir le principal avec de belles transitions et de belles phrases. 

  • Pourquoi ce titre « Frank Ocean, les Garçons ne pleurent jamais » ? Est-ce une référence au magazine de l’artiste américain « Boys Don’t Cry », paru en août 2016 ?

N : Il s’agit, bien sûr, d’un hommage à Frank Ocean, mais je voulais l’amener différemment. La traduction n’est pas à l’identique. « Les Garçons ne pleurent jamais » est plus puissant. C’est aussi le fil rouge du livre. Il est assez intime avec un deuil que j’ai vécu. La mélancolie, le temps qui passe, la masculinité toxique sont des thématiques récurrentes. Le titre représente à la fois la carrière de Frank Ocean et la couverture du livre. Il s’est imposé rapidement. D’habitude, je galère pour trouver le bon titre. Là, ce fut une évidence. 

  • La question du deuil est personnifiée par Will dans l’ouvrage. Tu t’adresses à lui régulièrement dans le récit. Qui est-il ? 

N : De mon point de vue d’auteur, c’est l’un des intérêts du livre. Il y a l’histoire de Frank Ocean, mais aussi l’histoire plus intime liée à ma vie. Ce sont des moments semi-fictionnels qui viennent soulever des éléments biographiques. Quand tu lis l’ouvrage, tout fait sens. 

Pour répondre à ta question, Will est mon meilleur pote avec qui j’ai commencé à écrire sur la musique. Il nous a quittés brutalement quelques années auparavant. Cela m’a détruit. En résumé, je lui ai dédié ce livre. Le personnage que l’on suit, moi, part à la recherche de Frank Ocean pour Will. J’ai choisi ce type de récit afin de guérir d’une part, mais aussi pour amener du suspense et de l’intensité dramatique. Je voulais rendre le livre plus vivant.

  • Parlons de la couverture du livre. Elle a été réalisée par Anthony Lee Pittman, artiste-peintre originaire de la ville de Compton en Californie. Peux-tu me raconter le processus créatif pour en arriver à ce résultat ?

N : Je suis très fier de la couverture. J’ai rencontré Anthony Lee Pittman en 2019 dans un parc de Compton à l’occasion des recherches sur mon livre consacré à Kendrick Lamar. On avait bien accroché ensemble. À tel point que je lui avais proposé de créer la couverture. Il a accepté et je suis très content du résultat.

Quand j’ai commencé à écrire sur Frank Ocean, j’ai immédiatement pensé à Anthony. Sans avoir signé le contrat avec mon éditeur, je lui ai proposé de réaliser la couverture avec une liberté totale. Il a accepté sans réfléchir. C’était impossible pour moi de penser à quelqu’un d’autre. Au-delà d’être talentueux, il se présente comme afro-latino-queer. Il a donc une vision de Frank totalement différente de la mienne. La première chose que les gens voient du livre devait être la vision d’Anthony. Il s’est inspiré de la cover de Blonde et d’un tableau de Francisco de Goya. 

  • Entrons dans le vif du sujet. Le livre se présente avec des chapitres sous forme de chaînes de télévision avec des interruptions de programme, où tu interviens. Comment t’es venu l’idée de ce format ? 

N : Le livre est un format très filé. Quand on parle de musique, de nombreux sons sont à disposition. Pareil pour le cinéma avec les images en plus. Le livre est un médium artistique avec uniquement des pages blanches. C’est difficile de trouver des angles originaux pour raconter une histoire vivante.

En tout cas, j’essaie de me triturer l’esprit là-dessus. La construction du livre devait aussi se mettre au service de Frank Ocean et de sa musique. J’ai donc eu l’idée d’encadrer le livre comme si l’on regardait la télévision avec ses chaînes et ses publicités. L’album channel ORANGE, qui a révélé Frank au grand public, a aussi été pensé comme si un jeune homme regardait les chaînes de télé. Je voulais que le livre reflète tout ça.

  • Pour enrichir ton livre, tu es parti à Los Angeles sur les traces de Frank Ocean. À quel point as-tu été proche de le rencontrer ?

N : Il y a quelques années, j’avais fait du repérage à Los Angeles. Je suis allé à plein d’endroits qui ont marqué sa carrière. Je devais y retourner l’année dernière, mais ça ne s’est finalement pas fait avec le contexte politico-social. Frank Ocean a passé la grande partie de sa vie à Los Angeles, mais la ville n’est pas si importante pour sa musique. Au contraire de mon livre sur Kendrick Lamar, je n’ai pas ressenti l’utilité d’aller sur le terrain pour recueillir des infos. Je n’ai pas été pénalisé par le fait de ne pas y être allé une seconde fois.

Pour revenir à ta question, c’est physiquement impossible de rencontrer Frank Ocean. Il est en mouvement constant. Donc, je n’ai jamais été vraiment proche de le croiser.

  •  As-tu eu un retour de sa part ou de son équipe à propos du livre ?

N : J’ai eu un retour d’une personne assez proche de lui. Il a accusé réception mon idée d’écrire un livre sur Frank (rires). La première chose que j’ai faite avant de me lancer dans ce projet a été de contacter l’artiste et son équipe. C’est une question de respect.

  • Tu as interviewé une cinquantaine de personnes dont des proches et des collaborateurs du chanteur pour ce livre. Comment pister quelqu’un qui fait tout pour rester invisible ?

N : C’est un enfer (rires). Ce fut compliqué, mais pas impossible. À partir de Blonde, Frank Ocean a fait signer des accords de confidentialité à la plupart des gens qui ont travaillé avec lui. Contractuellement, ils n’ont pas le droit d’en parler publiquement. Mais ces mêmes personnes ont distribué des informations sur Frank à travers des podcasts ou des interviews. 

En revanche, ceux qui ont travaillé avec lui à ses débuts jusqu’à Blonde, sont plus accessibles. Je me suis concentré sur ces profils. Par exemple, j’ai pu échanger avec la personne qui a mixé l’intégralité de Nostalgia, Ultra ou encore le photographe de ses débuts avec Odd Future. Ils sont tout autant proches de Frank que des personnes connues. Et ils avaient des choses inédites à apporter. 

  • Comment raconter un artiste qui s’est toujours livré en profondeur, à travers une œuvre fragmentée ?

N : C’est un challenge, mais c’est intéressant. En parlant de lui, Frank parle de nous. Sa musique est hyper personnelle, mais aussi universelle. Il évoque la santé mentale, l’amour, la dépression, le deuil, la nostalgie ou encore la sensation de ne pas être à sa place dans un monde qui ne tourne pas rond. Il s’agit de choses que l’on a tous au moins vécu une fois. 

C’est difficile de décrypter les textes de Frank. Pourtant, ils font écho à l’histoire de chacun d’entre nous. Pour comprendre sa musique, cela demande des heures d’écoute, une analyse de ses paroles et une mise en perspective de ses chansons par rapport à d’autres. C’est aussi pour cette raison que l’œuvre de Frank Ocean est passionnante en tant qu’auditeur. 

  • Frank Ocean a grandi en Louisiane, berceau de la musique noire et terre de jazz, mais aussi de rap. La richesse de sa musique est-elle principalement liée à son lieu d’origine ?

« Ici (en Louisiane) la musique est tatouée sur la peau », page 40.

N : Je pense, oui. Quand tu grandis à La Nouvelle-Orléans, la musique est obligatoirement au centre de ta vie. Elle est présente partout avec une multitude de genres. Il y a le jazz, la soul, le blues, la funk ou encore le rap. L’envie de Frank de faire une musique ouverte à toutes les influences vient probablement de là. Sa mère en écoutait aussi beaucoup.

  • Comment tu définirais sa musique ? Dans le livre, tu dis : « c’est du RnB sans l’être, pas du rock, de la pop et du rap. C’est tout ça à la fois ». 

N : J’aime trop ta question, car il n’y a pas de réponse (rires). Définir Frank Ocean uniquement en tant qu’artiste RnB serait lui faire outrage. Il s’est détaché rapidement de cette étiquette dans sa carrière. C’est impossible de catégoriser sa musique. Il s’agit d’un mélange hybride. C’est pour cette raison qu’il a été aussi influent. Durant toute sa vie, il a œuvré pour qu’on ne le mette pas dans une case. Selon moi, les genres musicaux sont trop réducteurs. 

  • Dans son enfance, Frank Ocean commence à écrire pour échapper à sa réalité, avec un père qui l’a abandonné. Il y « découvre un confort que la parole ne lui autorise pas » pour reprendre tes mots. Comment qualifierais-tu son écriture ? 

N : Je dirais qu’elle est intime, complexe et pleine de nostalgie. On dirait qu’il n’arrive pas à faire la paix avec son passé. Il se demande constamment s’il a vécu et aimé de la bonne manière ou s’il retrouvera le bonheur. À titre personnel, ce sentiment marque l’intégralité de mon existence et de mon quotidien. Avoir peur du temps qui passe et essayer de revivre des souvenirs, c’est la définition de l’écriture de Frank. 

  • L’écriture est la principale force de sa musique selon toi ? 

« Avec un stylo et un carnet, il tente de capturer des couleurs et des images pour qu’elles ne perdent jamais de leur vigueur », page 29.

N : C’est difficile à dire, mais oui. C’est aussi un super musicien. Il écrit comme un scénariste de films. C’est assez fou. Avant même de penser à la texture de ses morceaux, il va construire des personnages et les entourer avec des éléments sonores. C’est pour cette raison que sa musique est aussi immersive et fascinante. Il la pense comme un marionnettiste. Frank Ocean brouille en permanence les frontières entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Entre la réalité et le fantasme. On ne sait jamais s’il parle de sa vie. En tant qu’auditeur, tu t’en fiches finalement. C’est simplement beau à écouter. À mon petit niveau, c’est aussi ce que j’ai essayé de faire avec le livre. 

  • Pourquoi sa mère avait aussi peur qu’il devienne un artiste ?

N : Son père était un musicien « raté ». Il a toujours été frustré que sa carrière ne décolle pas. Il a fait peser ce poids sur sa famille. Donc, quand sa mère capte que Frank souhaite suivre le même chemin que son père, elle prend peur. Elle ne voulait pas la même vie pour son fils. Lorsque Frank prend des cours de piano et se met vraiment à chanter, elle sent qu’il est en train de lui échapper. En résumé, sa mère voulait que son destin soit différent de celui de son père.  

  • Dans le livre, tu fais comprendre que Frank Ocean a tout fait pour vivre de son art. Par exemple, il a déménagé à Los Angeles avec peu d’argent et dealer de la drogue pour se donner les moyens de réussir dans la musique. Penses-tu que tous ces choix ont pu laisser des traces irréversibles ? Ont-ils contribué à façonner cette image d’artiste tourmenté ?

« Pour financer ces rêves d’artistes, il a dealé du crack et de la cocaïne », page 44.

N : Je ne saurai pas te l’affirmer avec certitude. En tout cas, c’est certain que ça l’a marqué. Sa musique est née d’un gros problème de souffrance. Frank Ocean l’a d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises dans ses chansons et ses interviews. Sa vie a été difficile. Quand il arrive à Los Angeles, il ne connaît personne. Il se met à travailler dans des fast-foods et pour des compagnies d’assurance afin de financer ses séances de studio. Frank a galéré pendant longtemps. Quand il a commencé à être reconnu comme auteur, une forme de mal-être liée à son passé a ressurgi, notamment à La Nouvelle-Orléans. Je pense à l’ouragan Katrina de 2005. Il a tué de nombreuses personnes et détruit les rêves que Frank essayait d’accomplir. 

Durant toute sa carrière, il a eu le sentiment de ne pas être à sa place dans les coulisses de l’industrie. Il a toujours eu besoin de coucher de nombreuses choses sur des disques. C’est pour cette raison qu’il a changé de nom pour devenir Frank Ocean. 

  • Selon toi, Frank Ocean est-il réellement un artiste marginal ? 

« Il se sent plus à l’aise dans la marginalité », page 84.

N : Artistiquement, il est à part. Frank Ocean a une manière très particulière de penser sa musique. Elle est tellement personnelle qu’elle ne pourra jamais être dupliquée. Sur le plan médiatique, il fait tout le contraire de ses confrères. Frank disparaît pendant 10 ans ou presque, personne ne sait ce qu’il fait. C’est un artiste marginal. C’est pour ça qu’il fascine autant. Le mystère qui l’entoure est vraiment unique. Il se comporte ainsi pour se protéger. Frank a été malmené par ses labels. 

  • Tu évoques aussi son vécu avec Odd Future. Quelle importance a eu le groupe dans la carrière de Frank Ocean ? 

N : Odd Future est capitale dans sa carrière. Quand Frank rencontre le groupe, il est en pleine crise existentielle et artistique. Il a connu le succès et il devient même riche en tant que songwriter pour Justin Bieber et Beyoncé. Cependant, il ne veut plus de cette vie-là. Il veut se challenger et remettre en question tout son travail. 

Un jour, il croise cette bande d’artistes totalement déjantée d’Odd Future menée par Tyler, The Creator. Ils ont toujours été en dehors des schémas de l’industrie. Le groupe fait une musique qui leur ressemble, sans faire de concessions. À cette époque, ils étaient en train de devenir des stars à Los Angeles. Ils incarnent une scène indépendante en plein développement et fédèrent une communauté engagée via Internet. Même si leur musique n’a aucune chance d’atteindre le grand public à cause de sa folie, ils ont eu une forte influence sur les artistes de la nouvelle génération.

Quand Frank les rejoint, il a un déclic. Il n’est pas censé avoir autant de contraintes imposées par son label. Il a compris qu’il devait créér la musique qu’il voulait faire. Odd Future change sa vie et sa carrière. 

  • Que ce soit dans la création ou la diffusion de sa musique, comme dans sa relation aux fans, Frank Ocean impose une exigence rare. Animé par une quête de perfection, il semble vouloir marquer l’histoire à chaque sortie. Cette approche a-t-elle pu se retourner contre lui ? N’est-elle pas, au fond, une forme de malédiction ?

« Emmener la musique où elle n’est jamais allée », page 90.

« Rarement un artiste avait réussi à ce point à amener ses auditeurs où il le souhaitait, en variant cadence, mots et mélodies », page 87.

N : Ton analyse est intéressante et je pense que tu as raison. En revanche, je ne sais pas si Frank le perçoit comme un piège. Ses collaborateurs peut-être, oui. En discutant avec eux, plusieurs m’ont dit que Frank est un psychopathe (rires). Il peut travailler des semaines sur 4 secondes d’une seule chanson, si cela ne sonne pas comme il le souhaite. Ce perfectionnisme maladif caractérise les artistes qui marquent l’histoire. La musique de Frank fourmille tellement de nuances qu’il est impossible de tout comprendre à la première écoute. Cette attention aux détails l’empêche probablement d’être productif. 

Actuellement, il travaille sur un film. Ça fait des années qu’il est dessus, car il réécrit de nombreuses choses. En tant qu’auditeur, c’est un luxe : quand il sortira quelque chose, on est certain que ce sera qualitatif. L’attente vaut le coup. 

  • Pour le grand public, Frank Ocean s’est fabriqué une image d’artiste complexe et torturé. Ta mission est un peu de contrer cette idée conçue dans l’ouvrage. Est-ce forcément une mauvaise chose d’avoir cette image-là ?

« Pour mon esprit étriqué, Frank se complaisait dans une image d’artiste torture jusqu’à se caricaturer lui-même », page 162.

« Sa radicalité artistique, le chaos qui règne dans ses albums, son envie d’explorer les nuances de la vie », page 111.

« Sur chanel ORANGE, chaque histoire devait forcément s’achever dans la douleur », page 127.

N : Non. Après, je ne sais pas s’il est heureux. Je ne lui souhaite pas d’être autant torturé en tant qu’humain. Cette image est la raison pour laquelle autant de monde l’écoute. On s’identifie tous à Frank. En étant vulnérable, on lui ressemble tous. Malheureusement, on trouve dans sa souffrance, le miroir de nos propres questionnements existentiels. 

  • Comme tu l’as dit, il existe une fascination autour du personnage de Frank Ocean. La trouves-tu malsaine ou naturelle ?

N : Au départ, je trouvais ça cool qu’autant de monde soit fasciné par Frank. En faisant mes recherches, je suis tombé sur des forums et les commentaires de fans sous les posts Instagram de sa mère. Cela m’a permis de me rendre compte que ça pouvait être malsain. Il cristallise tellement de mystère que certains en font une quête déplacée. Ils pistent la moindre information à son sujet. Ça me terrifie. 

  • Sans être au cœur du livre, tu évoques l’importance de Frank Ocean pour la communauté LGBTQIA+. Quel rôle a-t-il réellement joué pour elle, et pour toute une jeunesse en quête d’affirmation ?

N : Je ne sais pas si son coming out a été un séisme à la sortie de channel ORANGE en 2012. Frank a toujours dit qu’il ne voulait pas être un symbole de lutte. Il ne voulait pas que le mouvement soit ramené constamment à lui. Par contre, il s’exprime régulièrement contre les actes homophobes et organise des événements pour la communauté queer. 

Son besoin de conserver sa sphère privée ne peut pas faire de lui un leader ultra contestataire. Il veut agir comme un repère et en parler dans sa musique. Plusieurs artistes ont affirmé que Frank a eu une grosse importance à ce sujet. Je pense à Lil Nas X. Quand il fait son coming out, peu d’artistes de sa stature l’ont fait avant lui. Ça montre qu’il est possible d’évoquer ces thématiques, tout en restant une superstar. Après, c’est un sujet délicat et je ne voudrais pas parler à sa place.

  • Un point revient souvent dans l’ouvrage : l’influence de Frank Ocean. Comment expliquer qu’il soit devenu, en si peu de temps, une référence culturelle et musicale qui fait l’unanimité ?

 « Un artiste qui pave la voie », page 118.

« Les enfants de l’ère Frank Océan », page 121.

« Frank un guide culturel selon Chalamet », page 123.

N : Frank incarne mieux que personne les questionnements de notre époque. Sa manière d’évoquer la santé mentale, l’identité ou encore l’amour, c’est tellement viscéral. Dans un monde qui part en vrille, on ne sait plus trop vers qui se tourner. Frank s’est rapidement emparé de ces thématiques. C’est pour ça que les gens le décrivent comme un guide spirituel. Il se présente comme un homme imparfait. C’est ce que l’on est tous. En seulement quelques chansons, il a réussi à se dégager un statut puissant. 

  • Pour se libérer contractuellement de Def Jam, Frank Ocean publie l’album Endless en 2016. En quoi ce projet représente un tournant dans sa carrière ?

N : Frank Ocean a toujours été frustré d’avoir signé tôt chez Def Jam. Le label ne s’est pas occupé de lui. Il sort channel ORANGE en étant en conflit avec eux. Frank voulait un contrôle créatif total. D’autant plus qu’il avait prouvé sa capacité à devenir une star sans Def Jam. En résumé, Frank Ocean avait signé pour deux albums. Il s’est donc libéré contractuellement avec le projet surprise Endless. Cela lui a permis dès le lendemain d’être indépendant pour envoyer Blonde. Il a montré à énormément d’artistes le chemin à suivre pour ne pas jouer le jeu des labels. 

Sur le plan artistique, Endless possède des chansons déconstruites et chaotiques, mais aussi des voix filtrées. Les éléments sonores percutent la narration. Cet album annonce ce que sera Blonde, un chef-d’œuvre du 21e siècle. 

  • Il y a un avant et un après Frank Ocean dans l’industrie de la musique ? 

N : Oui, c’est certain. En termes de business et d’indépendance, il a fait des choses incroyables. Frank Ocean a montré avec Blonde qu’il était possible de proposer une œuvre complexe sans rester un artiste de niche. Il a prouvé que le public était friand de ce genre de proposition. Il a su créer une communauté hyper engagée. 

  • Blonde est-il le manifeste d’un artiste libre selon toi ?

N : Complètement. Frank Ocean a imposé sa vision et sa personnalité sans faire de concessions. Il est à 100% lui-même. Blonde transpire la liberté. C’est pour ça que je l’aime autant. 

  • Blonde est-il réellement le chef-d’œuvre intemporel que beaucoup décrivent ?

« Blonde me paraissait trop opaque pour être universel », page 168.

N : Oui, je pense. Dans le livre, j’explique que je ne comprends pas immédiatement Blonde. Je me disais : “c’est encore un album d’intello”. Les grands artistes font souvent trop compliqué avec du simple. Je n’avais pas envie de mettre 8h pour comprendre une chanson de Frank. 

Quand tu fais cet effort-là, Blonde prend une vraie richesse. Dix ans après sa sortie, personne ne peut affirmer que ce n’est pas un immense album. La profondeur des textes et des sonorités, c’est de l’orfèvrerie. 

  • Comme tu le dis, Blonde n’est pas un album immédiatement accessible. Il peut même bousculer l’auditeur, le pousser dans ses retranchements. N’est-ce pas presque un miracle qu’un projet aussi exigeant ait pu s’imposer ?

« Blonde est une rébellion. Et la musique n’a pas à toujours être plaisante à écouter : son rôle est aussi de bousculer », page 170.

N : C’est un miracle, oui. Tu as raison (rires). On est dans une époque où les films doivent rappeler à plusieurs reprises l’intrigue. Le temps de concentration de tout le monde est réduit. Ce n’est pas pour rien que nous sommes à l’ère des playlists.

  • Si Blonde sortait aujourd’hui, aurait-il le même impact ?

N : C’est une très bonne question. Je n’en ai aucune idée, mais je dirai que oui. Certains albums ne peuvent pas être ignorés. 

  • En août, Blonde va souffler sur sa 10e bougie. Depuis, Frank Ocean s’est fait discret comme à son habitude. Reviendra-t-il un jour sur le plan musical selon toi ? 

N : On sait qu’il travaille sur de la nouvelle musique. Sans avoir aucune information, il reviendra probablement avec un album pour accompagner son film. Ce serait logique. Égoïstement, j’ai peur d’être déçu de son retour. Je suis quand même impatient d’écouter du nouveau Frank Ocean. On en a besoin surtout avec la période actuelle. On verra bien (rires). 

  • Je voulais conclure avec ma phrase préférée de l’ouvrage : « s’abandonner à l’amour, c’est s’exposer aux abysses », page 168. Ne serait-ce pas le résumé idéal de la musique de Frank Ocean ? 

N : Oui, je suis d’accord. Je suis content que tu aies souligné cette phrase. Frank Ocean a souvent dit qu’il avait peur de ressentir des choses trop fortes. Après, il n’y a pas de point de non-retour dans les abysses. La tentation et l’amour sont des sentiments forts. C’est impossible d’y résister. Sa musique est imprégnée de tout ça. C’est un mec qui essaye de se protéger, mais qui ne peut pas s’empêcher de retomber amoureux. Ça le dépasse. Ça nous dépasse. 

  • Merci Nicolas. 

N : Merci à toi.

Propos recueillis par Curtis Macé.

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