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Interview de Chanceko : « Je voulais aller sur un terrain dans lequel on ne m’attendait pas »

Interview de Chanceko : « Je voulais aller sur un terrain dans lequel on ne m’attendait pas »

Chanceko a signé son grand retour en cette fin d’année. Le 24 novembre, il a dévoilé La voix dans ma tête. Plus qu’un album concept, le projet est l’œuvre d’un artiste qui a trouvé sa voie. Entre introspection et liberté, le rappeur originaire de Meaux (77) s’est réinventé pour sublimer sa singularité. Pour l’occasion, Booska-P est parti à sa rencontre afin de décrypter le projet et plus encore…

Curtis Macé : Bonjour Chanceko, tu peux nous raconter comment tu vas après la sortie de La voix dans ma tête et quels retours tu as reçus sur le projet ?

Chanceko : Ça va super. Je suis d’aplomb pour défendre ce projet et le faire perdurer dans le temps. Dans l’ensemble, je n’ai eu que des bons retours. J’ai même été surpris des messages positifs que j’ai reçus. Certaines personnes ont pris le temps pour m’écrire de longs paragraphes constructifs. Je trouve la démarche touchante et respectable. Beaucoup m’ont confié avoir été giflés par l’album. Il y en a un qui m’a interpellé : la personne me disait qu’à la première écoute, elle trouvait le projet étrange. Je l’ai pris comme un compliment car c’est exactement ce que je voulais susciter comme réaction. Mon objectif était de proposer de nouvelles sonorités pour déboussoler et dérouter l’auditeur. 

C.M : Tu entretiens un rapport assez franc et direct avec ton public depuis le début de ta carrière, tu peux nous expliquer ce lien ?

C : Oui, je réponds à tout le monde. C’est important. Ça me fait avancer d’échanger avec eux. Je me saisis des bonnes énergies qu’on me donne. Pendant la conception du projet, j’étais frustré de ne pas pouvoir être proche de mon public. Ce n’était pas volontaire, mais je voulais leur fournir un contenu de qualité. L’univers de La voix dans ma tête est tellement large. Que ce soit dans la musique et le stylisme, j’avais besoin de temps pour le façonner. Forcément, ça a créé une certaine distance. Avant, je prenais mon téléphone et je m’exprimais directement sur les réseaux sociaux. Avec ce projet, j’ai essayé d’aller jusqu’au bout de la démarche et de ma vision. Maintenant qu’il est sorti, je veux trouver le juste milieu. 

C.M : La cover du projet illustre ce changement de cap. Exit les peintures colorées comme sur Gaura et Malaboy, place à une pochette noire, sombre. 

C : L’idée de la cover était d’obtenir un résultat surprenant et de rester dans l’art de la mise en scène. Avec Jérémie Masuka, on a voulu pousser les choses jusqu’au bout. C’est-à-dire qu’on a fait le shooting en pleine nuit de septembre sur une route de campagne. J’étais pieds nus et je courais tout transpirant. Notre volonté était d’obtenir un résultat expressif. Capturer un instant, c’est quelque chose de pure et puissant.  

C.M : En combien de temps as-tu conçu le projet ? 

C : « Un dimanche » est le premier morceau que j’ai fait. Il date de décembre 2021. J’ai travaillé près de deux ans sur l’album, que ce soit sur la musique ou sur la direction artistique. 

C.M : Cette absence est-elle due à une volonté de sortir un album abouti ou plutôt au besoin de déconnecter quelque temps de la musique ? 

C : Pour t’expliquer au mieux, il y a eu deux temps forts. En premier lieu, j’ai souhaité prendre du recul sur moi-même. Je voulais connaître mes ambitions et mes perspectives d’évolution personnelles. J’avais besoin de me recentrer sur ce qui était vraiment essentiel, être proche de ma famille, faire le tri dans mon entourage et surtout, prendre du plaisir. La première étape a été de l’introspection, sans musique. Une fois que j’ai acquis la maturité nécessaire, je me suis remis à faire du son, mais dans un contexte différent. Je me suis entouré de nouveaux compositeurs et musiciens. C’était une nouvelle configuration. À partir de ce moment, j’ai creusé dans ma musicalité et mes influences. Avoir un environnement sain pour travailler, c’est essentiel. Il faut être entouré de bonnes énergies et de bienveillance pour faire quelque chose de grand. 

C.M : Pourquoi as-tu choisi ce nom d’album : La voix dans ma tête ? 

C : Il m’est venu spontanément. Je voulais aller sur un terrain dans lequel on ne m’attendait pas. J’en avais marre que les gens pensent qu’ils pouvaient anticiper mes mouvements et ma musique. Je ne fais pas uniquement des morceaux estivaux et solaires. Je voulais me détacher de cette étiquette car mes influences sont beaucoup plus larges. L’idée de faire un projet avec un alter-égo est apparue comme une évidence. Le titre de l’album a aussi une signification. On a tous cette voix dans notre tête. Parfois, elle te pousse à faire le bien, mais aussi à t’écarter du droit chemin. C’est la voix de la tentation. Il y a donc deux personnages avec Chance et Lucky. 

C.M : Cette thématique est personnelle et universelle à la fois. Avais-tu pensé à cet aspect en produisant l’album ? 

C : Oui, à fond. Tant que la musique est sincère, les gens vont se reconnaître dedans. C’est bien beau de flex en affichant son lifestyle sur les réseaux sociaux, mais tout le monde n’est pas touché par ce mode de vie. Quand je dis des choses simples, c’est plus parlant

C.M : Peux-tu décrire Chance et Lucky, tes alter-égos ?

C : Chance est un personnage introverti. Il doute et se remet régulièrement en question. Ça se traduit par son style vestimentaire. Il s’habille de manière classe avec des chemises et des cardigans. Sa couleur préférée est le vert. Concernant Lucky, il est plus extravagant avec un égo important. Il aime la spontanéité et profiter des bonnes choses. Lucky aime les excès et se montrer. Sa couleur favorite est le rouge. C’est impossible de le rater dans la rue. Pour aller au bout de ma vision, on a mis en place un style singulier pour chaque personnage. J’ai travaillé avec des créateurs comme VLSDMOB. Chaque vêtement que je porte dans les clips ou sur la cover ont été faits sur mesure pour l’album. 

C.M : Si tu devais trancher entre le vert et le rouge, que choisirais-tu ? 

C : Sacrée question (rires). Je dirais rouge. 

C.M : L’album est sorti sur ton label : La Chance Music. Pourquoi as-tu fait le choix de te lancer en indépendant, plutôt que de rester au sein d’un label ? 

C : Avant la conception de La voix dans ma tête, j’étais signé en label (Parlophone Music, ndlr). C’est une industrie assez dense. Il y a beaucoup de personnes intéressées par ce que ta musique génère. Je n’aimais pas ce côté vicieux. Il fallait aussi que ça aille vite, constamment. Tu n’y traites pas la musique comme un art. Cela faisait perdre l’essence de mon contenu et m’empêchait d’atteindre la perfection que je souhaitais. Je n’avais pas le temps d’explorer de nouveaux horizons et de développer des idées. En sortant La voix dans ma tête sur mon propre label, j’ai pu retrouver une certaine liberté artistique. Je n’avais plus aucune limite. En label, je n’aurais jamais pu mettre deux années à concevoir l’album. 

C.M : Dans La voix dans ma tête, l’essence de ta musique est toujours présente avec des sonorités solaires, mais il y a cette fois, plus d’introspection dans tes lyrics. As-tu l’impression de t’être mis en scène avec tout ce que cela englobe ?

C : Oui, absolument. J’ai voulu être sans filtre, du début à la fin. Tout ce que je raconte dans le projet est issu de mon intimité.  J’ai fait cet album, avant tout pour moi car j’en avais besoin. 

Tu sembles aussi donner plus d’importance au poids des mots. As-tu l’impression de désormais faire passer les lyrics avant les mélodies ? 

C : Oui, je donne davantage d’importance au poids des mots qu’auparavant. Cependant, je ne pense pas que les mélodies passent au second plan. Avant, je faisais beaucoup de toplines et j’écrivais par-dessus. Pour cet album, ce fut rarement le cas. La plupart du temps, je grattais directement. Au moment de la conception du projet, j’écoutais énormément de rap. Ça m’a influencé sur le fait que les mots ont un vrai rôle dans la musique. 

Tu reviens avec un registre plus rap qu’auparavant. Est-ce que cela t’a aidé à pousser plus loin le côté expérimental et organique du projet ? 

C : Oui, tout à fait. Sur le morceau « État second PART.1 – Euphorie », je pose comme un rappeur. Je voulais délivrer un message. Pour raconter une histoire, il n’y a rien de mieux que le rap. Ça m’a permis d’étendre mon champ de vision et d’expérimenter de nouvelles productions.  

C.M : Sur cet album, tu es plus impliqué dans le processus créatif, en passant par la composition et par le mix. Est-ce une volonté de maitriser ta musique de bout en bout ? Ou tu le fais davantage par curiosité ? 

C : Depuis le début de ma carrière, je m’intéresse à tout ce qui entoure ma musique. Mon implication est encore plus importante dans cet album. J’avais une vision et je voulais obtenir un son très particulier. J’ai vraiment réalisé un travail d’orchestration. Parfois, je reprenais les pistes des compositions et je refaisais des arrangements. Chaque titre devait avoir une durée précise. Je suis aussi à la production sur plusieurs morceaux. Avec Storm, mon ingé son, on a tout mixé ensemble. Avoir été toujours autodidacte, ça m’a permis d’avoir des connaissances dans le domaine. J’ai été pointilleux sur tout le processus. 

C.M : Tu as bossé avec la crème de la crème au niveau de la production : Ryan Koffi, Eazy Dew, SHABZBEATZ ou encore 99. Comment ont-ils réussi à apporter une plus-value avec une vision aussi précise ? 

C : Toutes les personnes qui ont travaillé sur le projet étaient ouvertes d’esprit. Le fait de savoir où je voulais aller, c’était plus simple pour eux. De plus, la plus grande partie du travail avait été effectué en amont par Dharil, un batteur et Hugo Fourlin, un claviériste. Il y a aussi JK The Sage, qui est un multi-instrumentiste. Ils m’ont aidé à avoir une cohérence musicale. J’ai également fait intervenir Laly Rasoloharison (trompettiste), Ranto (bassiste) et Yannis Beugré (saxophoniste), Gracy Hopkins, la chanteuse Mielle et le DJ Nep Amadeus. J’ai choisi les bonnes personnes pour intervenir au bon endroit. Ils sont intégrés à des moments où je ressentais qu’il fallait ajouter quelque chose. 

C.M : À plusieurs moments, tu parles d’un besoin d’évasion et d’un retour au bled. Es-tu lassé de la France et ses différents problèmes ? Sur « État second PART 1. », tu confies : « Une envie d’quitter la France sur coup de tête » et sur « Ma Dignité » tu dis : « j’rêve de retourner au bled trouver l’calme ». 

C : Oui. Les récents évènements ont affecté tout le monde. On est obligé de grandir et d’évoluer dans un environnement toxique. Il y a de la désinformation. Les médias sont contrôlés. Les injustices et les inégalités se multiplient. Parfois, je me dis que je croise le regard de personnes racistes dans la rue. En tant que personne noire, je suis plus exposé aux discriminations. Je suis un humain lambda et je le ressens. Je n’ose même pas imaginer tout ce que vivent les réfugiés et les personnes sans papiers. Il y a vraiment des choses à revoir dans notre pays. 

Dans l’album, je parle beaucoup du bled en Centrafrique car je suis arrivé à une période de ma vie où ça m’intéresse de connaître mes racines. Je veux apprendre à propos de ma lignée. Je suis curieux de découvrir la culture de mon pays d’origine. C’est ce qui me pousse à en parler. Sur le plan musical, l’Afrique m’influence énormément. 

C.M : Pour marquer le coup, tu as réuni un casting XXL avec Josman, Jazzy Bazz et Khali. Comment as-tu l’idée de les introduire de façon originale dans l’album ? 

C : Ce sont trois artistes que je connais personnellement. J’apprécie leur musicalité et leur discours. Comme avec les compositeurs, je voulais qu’ils apportent une vraie plus-value. Pour le storytelling, j’avais besoin de personnes extérieures. Ils devaient enrichir le récit à leur manière. Khali apparaît à la fin du morceau en tant que messager pour me prévenir du risque que représentent les tentations et me dire de garder la tête haute en toutes circonstances. Pour Josman, la structure est plus classique mais il vient contraster le morceau. Sur ce titre, je suis introspectif en évoquant mes déceptions. Quand Jos arrive, il apporte de la gaieté et de la légèreté. Enfin pour Jazzy Bazz, je lui avais demandé de raconter mes ressentis avec ces mots. C’est un artiste hors pair avec une écriture incroyable. J’avais besoin d’un morceau qui présente ma personne, par le biais de quelqu’un d’autre. Je n’avais pas trouvé l’inspiration nécessaire. Quand je lui ai proposé, il a accepté immédiatement. Jazzy Bazz a relevé le défi haut la main avec un 62 mesures (rires). Il m’a honoré et respecté. Son aide a été au-delà du morceau puisqu’il m’a donné de nombreux conseils pour la partie business.  

C.M : Tous les quatre, vous avez des particularités communes : l’indépendance et la volonté de proposer une musique authentique. 

C : A fond. C’est sûrement pour ces raisons que les connexions se sont faites naturellement. Qui se ressemble, s’assemble, comme on dit (rires). On représente tous une génération et un visage du rap différent. 

Quel est ton morceau favori ? 

C : Je dirais « État second PART 1- EUPHORIE » car c’est la musique que j’ai toujours rêvée de faire. Mielle et JK The Sage sont excellents dessus. J’ai écrit le texte en dix minutes à partir d’une histoire vraie. Dans ce morceau, ma voix se bloque. Un coup, elle est grave, puis aiguë. On a fait exprès de proposer un son saccadé. Au total, j’ai enregistré dix versions de mon couplet. On les a toutes reliés pour former un assemblage improbable. Je voulais faire un titre singulier. 

Tu as décidé de faire un « clip vizualizer » pour chaque morceau du projet. Pourquoi avoir fait ce choix ? Quelle importance ont les visuels pour toi ? 

C : Je voulais présenter ma musique sous un prisme esthétique. Je savais que la musique était qualitative donc c’était obligatoire d’avoir des visuels agréables à l’oeil. Pour expliciter le storytelling du projet, l’image est plus qu’importante. Chaque morceau méritait d’offrir une expérience visuelle unique

Pour défendre l’album sur scène, tu as annoncé une tournée de sept dates. Es-tu impatient de retrouver ton public en live ?

C : Oui, de fou. La scène va donner une autre dimension à l’album. Cela va apporter des éléments au public pour imaginer Lucky et Chance. Je vais faire intervenir des musiciens. Il y aura des jeux de rôle et de l’acting. J’ai hâte de reconnecter avec mon public pour apprendre à mieux les connaître.

La voix dans ma tête est une thérapie personnelle pour Chanceko. L’album a aidé l’artiste à soigner ses maux et à se développer en tant que personne. C’est aussi un moyen pour son public de s’évader et de retrouver de l’espoir. Il peut aider à se relever et c’est tout ce qui compte au final.

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