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Comment 1995 a influencé toute une génération ?

Comment 1995 a influencé toute une génération ?

Pour célébrer les dix ans de l’album Paris Sud Minute, retour sur l’histoire commune d’1995, le groupe de rap parisien le plus influent des années 2010.

Après avoir pris des kilos lors du repas de Noël, vous êtes prêts à prendre un petit coup de vieux ? Je dis ça parce que le 31 décembre 2022, en plus de célébrer la nouvelle année, nous fêterons le dixième anniversaire de Paris Sud Minute, le premier et unique album du groupe 1995. Sortir un projet à cette date-là, il fallait oser. Il n’empêche qu’une décennie d’existence plus tard, ce disque n’a absolument pas vieilli et reste encore aujourd’hui un projet charnière dans du rap français des années 2010.

Pour autant, si cet album a signé la consécration de la courte carrière commune d’Alpha Wann, Areno Jaz (rebaptisé ensuite Darryl Zeuja), Fonky Flav’, Nekfeu, Sneazzy et de leur producteur maison Hologram Lo’, celui-ci s’inscrit dans un projet global cohérent et construit sur un seul et unique credo : celui d’unir ses forces pour revenir aux sources traditionnelles du hip-hop. Mesdames et messieurs, voici l’histoire du collectif parisien sacrément influent.

L’ascension d’un crew

Nous sommes à la fin des années 2000 et à l’heure où le rap français mainstream oublie parfois ses racines pour s’inspirer de la nouvelle imagerie bling-bling tout droit venue des États-Unis, d’autres MC plus confidentiels et passionnés continuaient d’œuvrer à la survie d’un hip-hop plus traditionnel et fidèle aux sources. Parmi eux, on trouve un crew nommé 1995. 

Fondé en 2008 par Alpha Wann et Areno Jaz, le groupe s’agrandit vite avec les arrivées successives de Nekfeu et Sneazzy (qui fréquentaient le même lycée qu’Alpha) et celle de Fonky Flav’ rencontré sur Myspace. Si pour eux, tout a commencé dans les soirées open mic parisiennes, c’est réellement avec la sortie de leur premier clip La Source en 2011 que les choses sérieuses vont commencer. Grâce à la magie d’Internet qui en est encore à ses balbutiements, leur premier morceau La Source va connaître un franc succès sur Youtube et va préparer le terrain pour le maxi éponyme lâché quelques jours plus tard. 

A l’écoute de ce single et d’autres sons comme La Flemme, A chaque ligne et surtout Laisser une empreinte, on comprend tout de suite que le crew, malgré son jeune âge se plaît à prendre une direction artistique old school, dans le sillage des plus grands groupes et collectifs de rap français des années 90, Time Bomb, Beat de Boul, IAM, NTM, Scred connexion, ATK, Les Sages Poètes de la Rue, Lunatic, Assassin et M.O.P pour ne citer que leurs plus grandes inspirations. Une formule à l’ancienne en somme, mais avec la fraîcheur de la nouvelle jeunesse dorée parisienne de l’époque…

Talent des cinq artistes oblige, un engouement va rapidement se créer autour d’eux, au point qu’1995 sera nommé « groupe de l’année 2011 » par les auditeurs de Skyrock. Un an, une flopée d’interviews et déjà deux tournées de concerts sans sortir d’album, la bande passera à La Suite avec un nouvel EP et rapidement ensuite leur premier album Paris Sud Minute. Il n’en faudra pas plus pour que l’aura d’1995 rayonne désormais sur toute la France. Tout ça évidemment en faisant cavaliers seuls puisque si les maisons de disques se sont rapidement intéressées au phénomène 1995, Nekfeu et les autres resteront fidèles à leur idéal d’indépendance en fondant eux-mêmes leur propre label, Un-Double-Neuf-Cinq.

Après une ascension éclair sur le toit du rap game on aurait pu s’attendre à ce que l’aventure continue, mais les Dieux du rap en ont décidé autrement. Le collectif va se dissoudre et tour à tour, chacun de ses membres, sans pour autant s’éloigner, vont se lancer dans une carrière solo. 

Comment leur en vouloir quand on sait que Nekfeu est devenu l’une des plus grosses têtes d’affiche du rap français ? Qu’Alpha Wann est aujourd’hui considéré comme l’un des si ce n’est le rappeur le plus technique de l’Hexagone ? Que Sneazzy, au-delà du rap, commence même à prendre ses marques au cinéma ? Sans parler de Fonky Flav’ qui a depuis fondé le label Panenka Music sur lequel figurent des artistes comme PLK, Goergio, Bekar, Therapie TAXI et même plus récemment, le $-Crew ? Toujours est-il que dix ans après Paris Sud Minute, on ne peut s’empêcher de repenser à cette époque bénie sans une certaine nostalgie.

Paris Sud Minute, ce classique

La première chose qui frappe à l’écoute de Paris Sud Minute, c’est l’évolution de ses sonorités par rapport aux précédents projets du crew. Si La Source et La Suite embrassaient pleinement un son brut, à l’ancienne et à la gloire du premier âge d’or du rap français, ce long-format se veut plus varié et expérimental musicalement. Les productions aux deux tiers assurées par Hologram Lo’ laissent davantage de place à la musicalité, en allant piocher à la fois dans le boom bap de leurs fondations que dans des vibes un peu plus profondes ou aériennes. 

La musique a d’ailleurs tellement de place dans l’ensemble que sa tracklist que l’œuvre se paye le luxe de nous offrir deux parenthèses instrumentales (103 et C’est ça notre vie) signées une fois encore le beatmaker de la maison Ninety-Five. Au sujet de ce revirement musical, Nekfeu avait très justement déclaré en interview à l’époque : « On a toujours prôné une certaine exigence musicale. Cette exigence se retrouve dans le son des années 90, qui représente notre première influence, mais on cherche à évoluer ».

Mais au-delà de la musique, cet album c’est avant tout la bande originale de la vie de cette bande de potes born and raised dans la capitale française. Vous connaissez le célèbre mantra d’Ul’Team Atom, ce groupe phare des Ulis qui dit « Kicker, représenter, revendiquer » ? Et bien il ne fait aucun doute que les gars d’1995 s’y sont accrochés puisque dans la plus pure tradition de l’esprit hip-hop des nineties, ils assument pleinement de porter la bannière et les couleurs de leur ville, Paris. Écouter cet album, c’est effectivement plonger dans une ambiance parisienne pure et dure.

Dans ses 17 morceaux et son 1h10 de rap à la fois aiguisé et technique (sans compter Parapente, le titre exclusif à la version digitale), Paris Sud Minute, en référence à l’expression américaine « New-York minute » qui désigne un moment intense, se plaît à nous raconter la réalité des rues, des faubourgs, des toits et des fenêtres de la ville Lumière. Le tout bien sûr au travers le regard adulescent de nos cinq compères de Paris Sud.

Ceci dit, la plus grande force du collectif d’Alpha Wann, c’est de parler vrai, authentique et de réussir malgré leurs références pointues de Titis Parisiens, à avoir une réelle portée. En effet, quand ils rappent, les golden boys du crew s’adressent à nous, comme si nous vivions leur quotidien, leurs balades, leurs états d’âmes, leurs galères et leurs aventures citadines à leurs côtés. Grâce à ce procédé narratif de proximité, que vous soyez de Paris ou de n’importe quelle autre ville en France, il n’est pas difficile de s’identifier à eux. Qui parmi vous ne s’est jamais dit en écoutant 1995 : « Eh, mais moi aussi, j’ai déjà vécu ça ! » 

A l’époque, Alpha Wann dans l’introductif Big Bang Theory disait « Dans leur jeu merdique, ils pensent que c’est l’heure du verdict, ne jugez pas encore. On n’est qu’à la première brique, on commence les fondations de l’empire ». Par ces mots, on a pendant longtemps espéré un deuxième acte et une prise de pouvoir encore plus forte sur la game, sauf que finalement, 1995 a préféré tirer sa révérence. Dix ans plus tard, le verdict est sans appel : leur unique album regorge de qualités en dépit d’un manque de synergie entre les artistes sur certains morceaux. 

Quand bien même les fans ont pu se faire à l’idée que le groupe ne reviendra probablement jamais aux affaires, tous s’accordent à dire que la folie 1995 a dépassé toutes les espérances. Non seulement ils se sont fait plaisir en remettant au goût du jour la devise historique du hip-hop « Peace, Love, Unity & Having Fun », mais leur empreinte a bien influencé toute une génération. 

1995, le groupe d’une génération

On a explicitement qualifié Paris Sud Minute de classique et ce n’est pas pour rien. N’en déplaise à certains haters de la formation parisienne, l’un des critères principaux pour prétendre à ce titre honorifique suprême c’est d’avoir laissé une trace indélébile à la postérité. Dans le cas d’1995, cette formalité sonne comme un doux euphémisme. Souvenez-vous….

A la fin des années 2000 et au début des années 2010, le rap tournait en majorité autour d’une question de crédibilité. C’est bien simple, si tu ne disposais pas de réelle street cred, il y a avait peu de chances que le rap soit ta tasse de thé ou qu’on te donne du crédit dans le milieu. Or, l’émergence d’artistes comme ceux d’1995 ont justement permis au rap d’élargir son public et de devenir beaucoup plus accessible. Il est vrai que beaucoup de jeunes auditeurs de rap aujourd’hui âgés entre 18 et 25 ans ont fait leurs premiers pas dans la culture hip-hop grâce à 1995. On peut dire sans trop se mouiller que le groupe a servi de standard rapologique à de nouveaux afficionados.

On parle des auditeurs, mais 1995 a également inspiré toute une flopée d’artistes venus rapper après eux. Si des rappeurs comme Luv Resval, Georgio, Lord Esperanza, Népal, Bekar et PLK ont clairement affirmé descendre de l’école 1995, de nombreux autres MC se sont glissés dans leur sillage. Impossible de ne pas déceler l’influence du crew dans des groupes et collectifs actuels. D’une manière ou d’une autre, ce sont eux qui leur ont rappelé que le rap était historiquement une aventure collective.

On vous l’accorde, pour ces artistes, la filiation avec 1995 était plutôt facile à faire. Après eux, la dernière génération du rap français a tellement repoussé les limites de la créativité en s’appropriant la culture et en créant ses propres codes qu’il peut paraître difficile voire impossible de lui trouver un quelconque point commun avec la joyeuse troupe parisienne. Pour autant, on est prêt à parier qu’il y a un peu de 1995 dans tous les artistes de la New Wave qui explosent aujourd’hui.

Puisque la plupart d’entre eux ont découvert le rap en 2012, c’est sans doute grâce aux briques posées par Nekfeu et sa bande qu’ils ont compris qu’à force de travail, avec du talent, de l’envie et de la passion, tout devenait possible. Le parcours des membres de 1995 a prouvé que faire de la musique et prendre un micro pouvait devenir un jeu d’enfant pour qui le voulait bien. Au même titre que leur success story a démontré qu’un artiste indé était tout à fait capable de vivre de son art en obtenant des certifications et en faisant jeu égal avec les plus gros mastodontes de l’industrie. N’oublions pas que dans les années 90 – 2000, décrocher un disque d’or était un luxe que seuls les artistes signés en maisons de disques pouvaient se permettre, et encore… Sur ces belles paroles, il n’y a plus qu’à attendre les retours solo de Nekfeu et Alpha Wann, sait-on jamais !

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