Dirigeant de la filiale française de Live Nation, Angelo Gopee a su imposer l’entreprise comme le numéro un de l’organisation de spectacles musicaux en France. Alors qu’il orchestre le MIDEM, le plus grand rendez-vous des professionnels de la musique, à Cannes en février, nous avons échangé avec lui sur l’acquisition récente de la Paris La Défense Arena et sur le rapport des artistes à la scène. Portrait de l’une des figures les plus influentes de l’industrie musicale, dont il n’hésite pas à questionner certaines dérives.
Angelo Gopee nous reçoit, souriant, dans les locaux de Live Nation, situés dans le deuxième arrondissement de Paris. Installé sur sa chaise de bureau, il est entouré de tableaux scintillants de DJ Snake ou de Bruno Mars, tous floqués des mentions « Complet » ou autre « Plus de 100 000 billets vendus ».
Il a, il est vrai, de bonnes raisons de sourire : directeur depuis 2009 de la filiale française de l’entreprise américaine, il est l’un des principaux artisans de l’explosion des concerts de grande envergures en France. Celui qui avait pour but à son arrivée de produire un maximum d’événements dans la musique peut se satisfaire d’une mission réussie : en plus des 1 400 concerts par an et les près de 400 artistes produits, Angelo et ses équipes sont derrière le Main Square Festival et le Lollapalooza.
« Aujourd’hui, on a créé beaucoup de choses qui dépassent le cadre de la musique, que ce soit dans la mode ou dans l’organisation de concerts pour des marques », se félicite-t-il. En 2025, Live Nation a même organisé plus de la moitié des concerts programmés au Stade de France, avec des artistes comme DJ Snake, Beyoncé ou encore Linkin Park.

Je suis un gars de quartier, le Hip Hop est ancré en moi.
Lorsque l’on entame la discussion en lui rappelant sa proximité avec le hip-hop français, Angelo Gopee nous coupe : « Je n’ai pas de proximité avec le hip-hop, je suis le hip-hop. Je suis un gars de quartier, c’est ancré en moi », lâche-t-il, en référence à Saint-Ouen, sa ville d’origine.
Membre du collectif IZB dans les années 1980, l’un des premiers « crews » à organiser des événements liés à cette culture, le désormais patron a été aux premières loges de la popularisation du hip-hop au cours des quarante dernières années. « À 18 ans, on a commencé à organiser des soirées à quelques francs l’entrée. Ça nous a permis de voyager et d’assouvir cette passion de jeunesse qui nous animait : aller à New York. Ça nous permettait de quitter le quartier.«
Autrefois marginalisée, cette culture est aujourd’hui au sommet, portée par le rap, au point que les concerts démesurés sont devenus la norme. « L’arrivée des plateformes de streaming, il y a une dizaine d’années, a démocratisé la musique : le public ne dépend plus des radios ni de la télévision, et la consommation a explosé », analyse le patron. Un bouleversement qui explique aussi l’ampleur prise par les concerts. « Quand on réunit des millions d’auditeurs, on passe très vite d’une petite salle à l’Accor Arena, voire au Stade de France. »
Notre rôle, c’est d’être le plus juste et équilibrés entre les attentes des artistes et celles du public
Ces shows, notamment ceux proposés par les têtes d’affiche américaines, voient leur accessibilité régulièrement pointée du doigt par le public, avec un prix moyen atteignant 43 euros en 2023, un montant inédit détaillé par le Centre national de la musique (CNM). Le tarif de certains billets a même grimpé à des sommets historiques ces dernières années, dépassant parfois plusieurs centaines d’euros pour une simple place en fosse. « Oui, il y a des concerts qui vont être très chers, parce que quand un artiste met 90 camions sur la route, mobilise 600 personnes et installe des écrans de 100 mètres de large… tout cela a un coût, qui se répercute forcément sur le prix du billet.” Argumente Angelo Gopee.

« On a aussi été victime de la hausse des coûts post covid, qui a été de l’ordre de 60 à 70%. Le prix des billets des places n’a pas augmenté de 70 %, on a rongé nos marges. Alors que la même tournée, à périmètre égal, coûte 2 fois plus cher qu’en 2019 avant le Covid. Nous, on est sur une augmentation de 10 à 12 %. »
Cependant, le dirigeant estime que l’offre culturelle reste suffisamment variée pour répondre à tous les publics. « À côté de ça, 70 % des concerts concernent des artistes émergents, qui se produisent à la Maroquinerie ou à la Cigale, avec des places entre 25 et 30 euros. David Guetta a aussi proposé des billets accessibles pour son Stade de France. Kalash à la cigale, c’était abordable. Même chose pour A$AP Rocky à l’Accor Arena. Notre rôle, c’est d’être le plus juste et le plus équilibré possible entre les attentes des artistes et celles du public« , argumente-t-il. D’après lui, on ne peut résumer la question du prix des billets en se basant sur « 10 ou 20 concerts par an face aux milliers d’autres.«
La musique ne se résume pas à un phénomène digital.
Autre élément qui, depuis l’explosion du rap en France, s’est indéniablement imposé ces dernières années parmi les moyens de communication des artistes : TikTok. Face à l’usage croissant de la plateforme, Angelo Gopee rappelle l’importance de rester lucide. « 15 000 likes ne veulent pas dire 15 000 personnes à ton concert. La musique ne se résume pas à un phénomène digital », décrypte le dirigeant, avant de citer l’exemple de Yari, cet artiste qui avait emprunté 25 000 euros pour louer Olympia et y organiser un concert en appelant sa communauté à acheter des places, avant d’être contraint d’annuler, faute de billets vendus.
“Il faut travailler, c’est quelque chose de longue haleine. C’est un choix, un outil artistique mais il ne faut pas occulter le reste, ne pas oublier le travail de développement. Je pense qu’il faut qu’on se dise aujourd’hui qu’on peut être artiste, auteur, compositeur et interprète et être indépendant”, en évoquant Luidji et sa théorie des 1000 auditeurs.

De quoi faire un rappel nécessaire aux artistes : ne surtout pas griller les étapes, au risque de se brûler les ailes. “Faut aller s’affronter au public. Quand tu rappes derrière un micro, en radio ou en showcase, c’est pas pareil que face à un public où il faut tenir 1h15, 1h20. Prendre un bus et aller à la rencontre des gens, faire des petites salles, c’est ça la vie d’artiste.”
Que dire, donc, d’un Bouss, qui annonce deux dates à l’Accor Arena pour les premiers concerts de sa jeune carrière d’artiste ? “Tant que c’est en respect avec le public et qu’on propose un show de qualité, c’est intéressant. Par contre, c’est une grande salle. Bien prendre la chose en considération et arriver avec les moyens.” prévient le directeur de la filiale française, rappelant alors la stratégie de Laylow ou Vald plus récemment, qui avaient décider de n’opter que pour un seul concert ambitieux à la Défense Arena. “Il ne faut pas non plus généraliser un cas extraordinaire, ça va induire en erreur les futurs artistes.”
Mettre les performances artistiques au niveau des grandes salles
S’il se félicite d’être à l’origine de l’organisation de plus de 3 000 concerts en 2026, le dirigeant reconnaît que, au-delà du prix des places, la qualité sonore est régulièrement pointée du doigt par les spectateurs dans certaines salles, la responsabilité de l’établissement étant souvent mise en cause. Un constat que nuance toutefois Angelo Gopee. « Si tu vas dans une salle de 10 000 ou 15 000 places et que tu arrives avec une configuration sonore pensée pour un Zénith, les gens n’entendront pas bien. L’effort artistique est primordial lorsqu’il s’agit de respecter le public. »

Raison de plus, selon lui, d’insister sur l’accompagnement par des professionnels du live afin de retravailler les morceaux issus du studio, pour qu’ils soient du même acabit que ceux découverts par les fans sur l’album. « C’est trop facile de dire : “On fait des concerts pour gagner de l’argent sans réellement investir.” Gagner de l’argent est normal. Mais on doit respecter le public.«
Une exigence d’autant plus essentielle dans le réseau de salles à travers la France, dont il se félicite, rappelant que certaines enceintes bénéficient d’un accompagnement par des politiques publiques à travers le label Scène de musiques actuelles (SMAC), permettant ainsi de maintenir un certain niveau de qualité de spectacle. « À l’étranger, aujourd’hui, à part deux ou trois salles, le reste, ce sont des patinoires ou des gymnases. Nous, on a des Zéniths qui ont été créés il y a 40 ans, dans un contexte où chaque ville et chaque région voulaient leur Zénith. C’est unique au monde.«
« Je veux embarquer les jeunes de Nanterre »
Au début du mois de janvier, la filiale française, qui affichait près de 270 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, a annoncé s’être offert sa première salle : la Paris La Défense Arena. Quelle ambition y’a-t-il derrière cette acquisition qui a fait du bruit dans l’industrie ? « Je veux embarquer les jeunes de Nanterre. Les retombées économiques générées par les concerts doivent profiter aux habitants de la métropole et de Nanterre. On occulte trop souvent les retombées sociales dans la manière dont on définit aujourd’hui la réussite d’un business. L’objectif de ce rachat est donc de multiplier les événements porteurs de ce type d’impact.«
Cette motivation, Angelo la tient non seulement de son origine sociale, mais aussi d’un constat accablant qu’il fait concernant l’industrie musicale : « C’est l’endroit le plus discriminatoire des filières. Ça fait 40 ans qu’elle discrimine, la diversité n’existe pas dans la culture. Aujourd’hui quand tu regardes les festivals, les théâtres, les centres nationaux, elle est où la diversité ? Nulle part. Et pourtant, on parle de gens qui sont les premiers donneurs de leçon. C’est alarmant.«

Une transmission qu’il souhaite réaliser lors du salon MIDEM à Cannes, le plus grand festival des professionnels de la musique, organisé du 4 au 7 février. « On peut regarder mon parcours en se disant « Si lui a réussi, c’est que d’autres peuvent réussir dans la culture, que ce soit la musique, le théâtre ou le cinéma ». Avant de conclure, d’un ton aussi revanchard qu’enthousiaste :
« Cette vision, elle doit être transmise, pour dire aux gens que vous aussi vous pouvez le faire et vous avez le droit de le faire, même si on vous le dit pas. »
Madjid Bennaceur
Photographe : Lucas Bonanno