Le succès de Salomon s’impose aujourd’hui comme une évidence. Depuis la période post-Covid, la marque fondée à Annecy est omniprésente au point de devenir mainstream. Pourtant, Salomon était loin d’être destiné à cette trajectoire.
Initialement reconnu pour ses articles de sports d’hiver, Salomon s’est progressivement frayé un chemin dans les domaines du trail et de la randonnée, avant de miser sur le lifestyle. Ce grand écart n’a rien d’un hasard. L’objectif est établi : faire de Salomon une marque mondiale sans trahir son ADN.
Les consommateurs et observateurs louent le savoir-faire de la marque d’origine française : allier l’aspect technique à l’esthétique de la mode urbaine actuelle. Salomon fait désormais figure de nom incontournable dans l’univers des sneakers.
Mais comment la marque en est arrivée là ? Retour dans le passé.
Une marque de performance avant tout
Fondé en 1947 à Annecy par François Salomon, son épouse et son fils Georges, Salomon a débuté dans la fabrication de lames de scie, puis les carres et fixations de skis. En résumé, l’entreprise opère comme un sous-traitant industriel, ancré dans l’écosystème montagnard alpin. Dans les années 1950, la marque élargit son champ d’action et se spécialise dans l’innovation technique. Par exemple, Salomon invente la première fixation de ski moderne.
Sur le long terme, Salomon construit sa légitimité sur l’outdoor (ndlr : terme anglais désignant les sports en plein air) et la performance, comme un acteur clé de l’équipement du skieur.

En 1997, Salomon est racheté par adidas. Cela permet à l’entreprise d’entrer dans le monde des sports extrêmes avec des gammes de vêtements et de patins à roues. À cette époque, le matériel « ski & co » représente 80 % des ventes de la marque, contre 20 % pour les chaussures.
Sept ans plus tard, la marque aux trois bandes revend Salomon au groupe finlandais Amer Sports. Avec ce nouveau propriétaire, l’entreprise franchit un cap en se concentrant sur le trail et la randonnée.
Grâce à sa réputation technique, la marque progresse sur le marché européen et en Amérique du Nord, tout en conservant son ADN et sa fiabilité.
Le premier rendez-vous de Salomon avec le lifestyle intervient avec la commercialisation de la « Speedcross » en 2006. C’est la première paire de trail de la marque vendue en plusieurs versions. Au fil des années, le modèle devient populaire en dehors des pratiquants.

En 2015, le détaillant de mode parisien The Broken Arm tombe sous le charme de la « Snowcross », dérivée de la « Speedcross », et décide de la vendre en boutique. Le potentiel de Salomon à s’imposer en ville devient alors évident. « La paire n’est pas faite pour autre chose que d’être en extérieur. C’est pourquoi elle se démarque si bien par rapport aux autres chaussures et marques qui tentent elles de suivre une tendance », expliquait Guillaume Steinmetz, co-fondateur de The Broken Arm, en 2022.

La paire n’est pas faite pour autre chose que d’être en extérieur. C’est pourquoi elle se démarque si bien par rapport aux autres chaussures.
Une arrivée fracassante dans le lifestyle
Racheté en mars 2019 par le groupe chinois Anta Sports, Salomon démarre un nouveau cycle. Sans renier la performance montagnarde, la marque veut devenir un acteur majeur de la mode et un acteur central de l’outdoor lifestyle. « Il y a 5 ans, les gens m’arrêtaient dans la rue pour me demander si j’allais sur la lune avec ma paire de Salomon. Aujourd’hui, on me demande le modèle. C’est assez révélateur de l’évolution de la marque auprès du grand public », raconte Jérôme Hervé, directeur créatif et designer ayant travaillé avec Salomon en 2021.
Il y a 5 ans, les gens m’arrêtaient dans la rue pour me demander si j’allais sur la lune avec ma paire de Salomon.
Salomon profite de l’essor du « Gorpcore » pour appliquer sa stratégie mi-sport mi-lifestyle (ndlr : en référence au repas préféré des randonneurs et des traileurs « Good Ol’ Raisins and Peanuts »). Cela désigne le fait de porter des vêtements techniques d’extérieur en ville. S’habiller ainsi permet à la fois d’affirmer un attachement à l’outdoor et de marquer une certaine indépendance face au cadre citadin. Arc’teryx, Salomon, Patagonia ou encore North Face ont profité du phénomène.

Cette dynamique reflète un besoin collectif de renouer avec la nature après la pandémie de Covid-19. La pratique du running et de la randonnée a également retrouvé un nouvel élan. « Si nous avons un tel succès dans la partie sportstyle, c’est que les gens veulent une part de montagne dans leur vie », analysait Scott Mellin, directeur de Salomon en charge de la stratégie et de l’image de marque au niveau mondial, en 2024 pour Fashion Network.
Les gens veulent une part de montagne dans leur vie.
Pour améliorer son image, conquérir de nouveaux marchés et favoriser son expansion, la marque multiplie les collaborations bien senties : Mathieu Blanchard (vainqueur de l’ultra trail de la Diagonale des fous ou de la Yukon Arctic Ultra), le chanteur colombien Feid, The Broken Arm, 11 by Boris Bidjan Saberi, AVNIER, COMME des GARÇONS, And Wander ou encore Palace. En revanche, Salomon choisit ses partenaires et non l’inverse afin de conserver ses valeurs d’authenticité. Cela donne naissance à des produits inédits et une modernisation de son héritage. « Ils prennent le risque de miser sur des personnes de niche avec leur communauté. Ils ne travaillent pas avec n’importe qui. Tout est réfléchi », observe Yanis Tadjerouni, social media et marketing de Talk et de Foot Locker France et sneakerhead.

Plusieurs célébrités comme Bella Hadid, Drake, Lewis Hamilton, Emily Ratajkowski, Hailey Bieber et A$AP Rocky commencent même à être aperçues avec des Salomon aux pieds.


Le point d’orgue de cette montée en puissance n’est autre que le Superbowl 2023. Toute de rouge vêtue, Rihanna s’affiche avec une paire de Salomon « Cross Low MM6 », dessinée en collaboration avec MM6 Maison Margiela.

En parallèle, Salomon continue de miser sur ses forces : la technicité du produit. Plusieurs innovations sont apportées dans les coloris et les tissus. La marque renforce également sa stratégie retail, à savoir la vente dans des magasins physiques. « Nous créons une marque moderne de sports de montagne et lifestyle, tout en revendiquant notre expertise. L’accélération que nous avons avec les communautés mode est toujours liée à cet aspect », déclarait Scott Mellin.
Résultat : Salomon est solidement installé aux pieds des passionnés de mode, des Millennials et de la Gen Z. Les chaussures techniques de la marque se portent désormais aussi par pur plaisir esthétique en ville. « Une fois que la niche a percé, ça découle sur la masse. Quand tu en possèdes, il faut les montrer, car elles coûtent un bras. C’est un positionnement premium », informe Jérôme Hervé.

Nous créons une marque moderne de sports de montagne et lifestyle, tout en revendiquant notre expertise.
Des modèles « hautement fonctionnels »
Au-delà du « Gorpcore » évolutif, comment expliquer le succès des paires de Salomon ? La marque française conçoit des modèles à la fois confortables, polyvalents, résistants et offrant une excellente accroche, héritage direct de leur usage en plein air. « L’ADN de la marque est d’être technique : grip au niveau de la semelle Vibram pour certains modèles, étanchéité au niveau de la membrane Gore-Tex et leur dynamisme. Les paires sont faites pour résister à du dénivelé de l’enfer, donc c’est essentiel d’avoir un confort pour le pied », expose Jérôme Hervé.

Les silhouettes des modèles se veulent singulières, mêlant codes urbains et pleine nature. Les motifs se prêtent à la couleur avec de nombreux coloris flashy par produit. Les chaussures disposent de la SensiFit entre les lacets pour maintenir pied et cheville. « Ce sont des paires futuristes et agressives visuellement en clash avec ce qui est proposé sur le marché », poursuit Jérôme Hervé.

Sur le marché, les produits Salomon sont reconnus comme « hautement fonctionnels ». Surtout, ils sont pour la plupart unisexes, donc destinés à tout le monde. Les modèles ACS Pro, XT-6 et XT-4 sont les plus populaires. « Quand tu marches dans la rue, que ce soit à Paris ou Marseille et même à l’étranger, tu en vois partout. Salomon a misé sur les bonnes shapes. Les paires s’accordent à tous les styles. Ils n’ont pas vraiment de concurrence à ce niveau. Salomon n’a pas les mêmes cibles que Nike et adidas », constate Yanis Tadjerouni.



Salomon a misé sur les bonnes shapes. Les paires s’accordent à tous les styles.
Salomon a également profité de la lassitude des fans de sneakers envers Nike pour grignoter des parts du marché. La marque propose une alternative avec une esthétique tranchée. « Il y a un besoin aujourd’hui, indépendamment du look, d’avoir une vraie caution technique sur ses vêtements, de savoir qu’ils sont extrêmement bien conçus et pensés. Voir autant d’innovations visibles est un gage de qualité pour le consommateur. Le marché est tellement saturé qu’il faut chercher l’excellence », détaillait, Sophie Malagola, créatrice et ancienne directrice des collections chez DIM et Etam, pour 20 Minutes en mars 2025
Au niveau de la communication, Salomon se veut omniprésent afin d’élargir son audience. « Quand tu vois leurs visuels, tu sais que c’est Salomon avec un mood sauvage et premium. Que ce soit dans le style des mannequins et l’habillage des paires, tout est millimétré pour te donner envie de t’habiller de la même manière avec une mise en situation », ajoute Yanis Tadjerouni.
L’ADN de la marque est d’être technique.
Le défi de la hype : rester crédible sans se diluer
Depuis 5 ans, Salomon est en constante expansion. Au deuxième trimestre de 2025, la maison mère de la marque a annoncé de solides résultats financiers avec un chiffre d’affaires de 1,236 milliard de dollars (ndlr : soit une hausse de 23%). Début 2024, l’entreprise a même été introduite à la Bourse de New York. « Des paires comme la XT-6, la XT-4 et la ACS vont encore plus s’inclure dans le scope de la sneaker à l’avenir », pronostique Jérôme Hervé.
Et son développement est loin d’être terminé. Salomon enchaîne les ouvertures de magasins dans le monde (Paris, Londres, New York, Milan, Tokyo etc.). L’ambition est de faire émerger des lieux d’ancrage où la marque d’outdoor dialogue avec les scènes locales, entre pratiques sportives collectives, initiatives créatives et nouvelles expériences en boutique.

Des paires comme la XT-6, la XT-4 et la ACS vont encore plus s’inclure dans le scope de la sneaker à l’avenir.
Comme toute marque à la mode, le principal défi sera de bien gérer ce changement de statut afin de ne pas perdre l’ancrage montagnard qui fait sa singularité et continuer de séduire la rue. Le leitmotiv reste inchangé : proposer des produits techniques. « C’est parce que le produit est bon qu’il est adopté. Il n’y aura aucun compromis sur l’authenticité », certifiait Guillaume Meyzenq, PDG de Salomon dans L’Équipe et Fashion Network en juin 2025.
Actuellement, la gamme sportstyle représente 25% de l’activité de Salomon, contre 75% pour la performance.
Pour ce faire, Salomon continue d’investir dans l’innovation. Récemment, la marque a redessiné ses sacs de trail via l’analyse des micro-mouvements et a dévoilé de nouveaux modèles comme la S/Lab Ultra Glide ou la Genesis. Salomon mise aussi sur le développement de son offre de course sur route et la construction d’une offre textile renforcée.
Qu’en est-il du domaine de la poudreuse ? Salomon veut maintenir son triptyque skis-chaussures-fixations, via son pôle hiver au Design Center d’Annecy, siège de la marque. La marque va poursuivre son travail entrepris dans les pratiques hivernales (freeski, ski de piste, snowboard, ski de fond) pour séduire les nouvelles générations de skieurs.

Salomon affirme sa crédibilité en s’adressant aux citadins amateurs de sports de montagne, tout en créant un pont entre son héritage alpin et ses nouveaux terrains d’influence.
Sur le plan événementiel, Salomon a noué un partenariat événement avec les Jeux de Milan-Cortina 2026. Au total, 37 000 personnes seront équipées avec la marque. Un premier test grandeur nature avec en perspective, les Jeux olympiques d’hiver 2030 organisés en France.

Pour conclure, Salomon est le reflet d’une nouvelle manière de consommer la mode. Les jeunes générations ne cherchent plus uniquement des produits esthétiques, mais des pièces authentiques, durables et fonctionnelles, capables de s’adapter à différents univers, de la ville aux grands espaces. « Les paires phares vont encore plus s’inclure dans le scope de la sneaker à l’avenir », pronostique Jérôme Hervé.
De la montagne à la ville, le label continue de tracer sa propre voie. Salomon a de beaux jours devant lui.